Des financiers bardés de diplômes pris au piège par l’explosion de la bulle spéculative, comme des dindes d’élevage à l’approche de Noël. Dans son livre Le Cygne noir: La puissance de l’imprévisible, Nassim Nicholas Taleb, un ex-trader reconverti à la philosophie de la finance, utilise l’exemple de la volaille préférée des fêtes de fin d’année pour illustrer à quel point il juge que la science de la finance s’est fourvoyée.

Le quotidien d’une dinde est fait de gloussements et de repas. Une existence très douce. Jour après jour, elle observe les humains lui donnant à manger. En bonne statisticienne, elle finit par conclure que ceux-ci sont à son service. Chaque jour ajoute plusieurs observations confirmant cette thèse. Jusqu’au jour où le boucher prend livraison des volatiles…

Mettez à la place des dindes des financiers au fait des derniers développements de l’«économie financière», ou le modèle classique du comportement des marchés financiers que des universités développent depuis les années 1950 et récompensé par plusieurs Prix Nobel, et vous obtenez la vision de Nassim Taleb. Son livre, impertinent et tranché, est devenu culte depuis sa publication en 2007.

Il reste que les critiques de l’économie financière ne datent pas d’hier. Le mathématicien Benoît Mandelbrot ou le financier George Soros dénoncent depuis des année­s la fragilité de ces constructions. Celles-ci ne tiennent notamment pas compte de la psycho­logie humaine, un facteur déterminant et hautement imprévisible dans les mouvements sur les marchés financiers et l’évolution de l’économie.

Dans un ouvrage paru en février 2009 aux Etats-Unis, et pas encore traduit en français, deux économistes, le Prix Nobel d’économie George Akerlof et le spécialiste des bulles Robert Schiller, reviennent sur le manque d’ancrage dans la réalité des hypothèses de rationalité des intervenants et d’efficience des marchés, qui sont au centre de l’économie financière.

Le titre Animal Spirits: How Human Psychology Drives the Economy, and Why It Matters for Global Capitalism fait directement référence à un concept de l’économiste John Maynard Keynes, selon lequel les choix économiques relèvent davantage des impulsions que d’un calcul rationnel. Dans The Myth of the Rational Market: A History of Risk, Reward, and Delusion on Wall Street, publié ce mois, le journaliste américain Justin Fox revient plus en détail sur la naissance de l’hypothèse de rationalité.

«Fondamentalisme de marché»

De telles opinions peinaient jusqu’ici à être prises au sérieux. L’académie a rêvé de modèles universels comme ceux de la physique, les financiers ont conçu leurs investissements comme des ingénieurs, avec formules et ordinateurs. Quant aux régulateurs, ils ont sombré dans ce que George Soros baptise en 2008, dans La Vérité sur la crise financière, le «fondamentalisme de marché»: l’idée que les marchés tendent vers l’équilibre, que l’intervention du régulateur est contre-productive et que l’industrie financière est devenue maître dans la gestion des risques.

Mais l’éclatement de la crise financière et les interventions destinées à sauver de nombreuses banques ont montré que ce n’était qu’illusion. C’est l’argument central du Cygne noir: les modèles développés par l’économie financière sous-estiment gravement la probabilité et l’ampleur d’événements majeurs qui changent le cours des choses, que Nassim Taleb baptise «cygnes noirs». Cette expression fait référence à la découverte de cet oiseau en 1790 en Australie.

Il a suffi d’un instant pour invalider la certitude, bâtie durant des siècles sur d’innombrables observations, que tous les cygnes étaient blancs. L’existence est parsemée de tels bouleversements inattendus, certains positifs, comme le succès mondial d’Harry Potter, d’autres négatifs, comme l’éclatement de la bulle de crédit qui a basculé l’économie mondiale dans une profonde récession.

Un autre courant, l’éconophysique

Dans son dernier livre, George Soros plaide également pour que la psychologie humaine soit remise au centre. Il y expose à nouveau sa «théorie de la réflexivité». La perception de la réalité par les intervenants est déformée par leurs désirs et leur subjectivité. Cela perturbe leurs actions, et infléchit le cours des événements. En retour, celui-ci agit sur la perception des intervenants. Cela peut sembler banal, mais cette relation à double sens nourrit les exagérations, gonflement et éclatement de bulles.

Un autre courant cherche à étudier les marchés financiers en utilisant les outils développés par la physique pour modéliser la complexité de la matière: c’est l’éconophysique. Dans Une Approche fractale des marchés: Risquer, perdre et gagner, Benoît Mandelbrot expliquait déjà en 2004 pourquoi il n’attribuait aucun crédit aux modèles classiques de l’économie financière: trop simples et incapables de prendre en compte toutes les interactions présentes. Un exemple de ces travaux est la méthode d’identification de bulles expliquée en 2003 par le physicien français Didier Sornette, qui enseigne aujourd’hui à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, dans Why Stock Markets Crash: Critical Events in Complex Financial Systems.