Lucernois installé à Zurich, Cyrill Schläpfer capte et orchestre avec une infinie patience des milliers de sons naturels ou musicaux qui disent la magie dont il habille le passé, le calme qu'il associe à une vie proche de la nature. «Ce n'est pas de la musique méditative, précise-t-il, ce sont des sons en perdition.» En 1993, il s'est fait connaître dans toute la Suisse par son film Ur-Musig qui orchestrait les sons des Alpes, du sifflement de la faux à la prière du soir, autour d'images de la vie montagnarde. Formé à la Berklee School of Music de Boston, aux Etats-Unis, Cyrill Schläpfer a monté son propre label de disques à Zurich, CSR Records, que distribue aujourd'hui Phonag. Parmi une trentaine de titres, plusieurs vieux maîtres de l'accordéon schwytzois, son instrument fétiche. Et un CD qui s'est taillé un franc succès outre-Sarine en 1994: Echo der Zeit, du jodel pop chanté par la Bernoise Christine Lauterburg et longuement retravaillé en studio.

«La Suisse centrale aime les sons profonds et durs»

Depuis une dizaine d'années, Cyrill Schläpfer place ses micros sous les sonnailles des vaches des alpages helvétiques. Pourquoi enregistrer ainsi différents types de cloches à différentes altitudes et différents moments? «Simplement parce que c'est beau!» Un premier CD donne à entendre 71 minutes d'un seul troupeau enregistré pendant une nuit de pleine lune sur une alpe obwaldienne. Un second élargit le propos musical à 29 troupeaux de Suisse centrale et Appenzell. Et aujourd'hui, Cyrill Schläpfer a découvert la vallée fribourgeoise du Gros-Mont et le Pays-d'Enhaut vaudois. En collaboration avec le Musée gruérien de Bulle, il sort ces jours un CD consacré aux sonnailles de ces alpages. Il se dit surpris par la richesse du rapport unique qui lie les hommes rencontrés à leurs sonnailles: «Chacun entend dans la nuit s'il a 24 ou 25 bêtes autour de lui, il sait si elles sont nerveuses ou non. Chacun a son avis bien précis sur ses cloches; l'un veut un son clair, l'autre tient à tant de clochettes ou de toupins. La Suisse centrale aime les sons profonds et durs, la vallée du Gros-Mont ne les veut pas trop métalliques.»

Parmi les cinq paysans ou armaillis rencontrés par Cyrill Schläpfer, trois au moins ont selon lui un «sens de l'orchestration» et savent parfaitement quelle harmonie sonore doit se dégager de leur troupeau. Le CD orchestré à partir de ces sonnailles romandes contient d'étonnantes compositions dont l'harmonie lancinante peut mener à la transe. Ces CD n'enthousiasment aujourd'hui guère qu'une poignée de fans, mais le musicien ne se décourage pas: «Si je peux encourager les paysans à garder leurs cloches, tant mieux. Et je suis le seul à enregistrer ces sons, c'est donc une super-niche.»

Pour l'instant, il travaille sur d'autres projets ambitieux. L'un le ramène à sa ville natale, Lucerne, et aux cinq vapeurs qui glissent sur le lac des Quatre-Cantons. Happé par leur beauté visuelle, par le battement sourd de leurs machines, par le rythme de leur souffle fatigué après tant d'allées et venues, il a enregistré tous les états d'âme de ces navires. Il a dressé le portrait sonore de chaque bateau. Il en élimine soigneusement le moindre bruit d'avion, de bateau à moteur ou babil de touriste: Cyrill Schläpfer ne veut garder que «la dignité surnaturelle» des larges silhouettes qui fendent l'eau et qui, comme le berger dans sa prière du soir ou la cloche sur le pré, projettent leurs sons dans le néant qui les entoure.

Enfin, la magie fantomatique d'une ville minière presque abandonnée dans la montagne mexicaine vient de retenir Cyrill Schläpfer de longs mois en Amérique centrale. Là, la nuit surtout, il a capté les bruits de Real de Catorce, un lieu légendaire qui a compté jusqu'à cent mille habitants et se retrouve pratiquement déserté. Dans la dureté du décor et l'absence presque totale de végétation, Cyrill Schläpfer a enregistré le silence peuplé d'échos où le braiment d'un âne, la cloche de la cathédrale, l'aboiement d'un chien se répercutent comme autant d'éclats de cris. Il collabore pour ce projet avec Ariel Guzik, l'inventeur mexicain apparemment génial d'une énorme machine musicale qui a séduit récemment le musicien new-yorkais Philip Glass. Cet «interprétateur» ou «résonateur» relie un ordinateur à un gigantesque «Hackbrett», un instrument horizontal à cordes frappées; en envoyant les sons enregistrés sur ses cordes innombrables, on peut soudain entendre fluctuer le silence, le rien, on accède aux ondes sous les sons. Le braiment de l'âne devient du Pink Floyd, un aboiement solo de guitare. Fasciné par cette expérience, Cyrill Schläpfer va repartir vers le Mexique plonger dans sa mine de sons, décider pas à pas, son après son, quelle part laisser telle quelle au galop de cheval la nuit sur le pavé, quelle part livrer à la machine et au mystère des résonances.

Les Sonnailles, CSR/Phonag 91492