Dada, que ces deux fois deux lettres sonnent encore bien un siècle après! A Zurich, là où tout a commencé, en février 1916, elles vibrent en rouge sur les affiches des premières expositions de cette année jubilaire, et on l’espère jubilatoire. Aucune ne fait le récit de Dada. Chacune à sa façon situe le mouvement dans un paysage artistique et politique. Clairement celui de l’après-guerre dans l’exposition Dadaglobe Reconstructed, au Kunsthaus, qui s’attache à retrouver les éléments du projet de Tristan Tzara, en 1921, de réunir les dadaïstes du monde entier dans un ouvrage. Alors que Dada Universel, au Musée national suisse, explore beaucoup plus largement l’esprit Dada, tissant des liens avec mille et une autre histoires. Elle montre que les dadaïstes n’étaient pas seuls à s’occuper du monde tel qu’il n’allait pas dans ce moment de son histoire et comment d’autres ont eu encore quelques raisons de bousculer les codes par la suite.

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Commençons par le projet plus cerné du Kunsthaus. L’exposition est modeste en surface, contenue dans une seule salle, mais son histoire est grandiose et riche en épisodes poétiques. On le savait depuis longtemps, Tristan Tzara avait eu un projet éditorial en 1921. Dadaglobe devait réunir les propositions d’une quarantaine d’artistes qu’il avait choisis pour donner une idée de la planète Dada. Pour différentes raisons, essentiellement financières, cette encyclopédie pourtant bien avancée n’a jamais abouti.

Dadaglobe

En 2002, Adrian Sudhalter travaille au MoMA quand elle remarque que certaines œuvres de la collection du musée new-yorkais liées au mouvement Dada portent un numéro au dos. Bientôt, elle fait le rapprochement avec la liste numérotée par Tzara qui figure à Paris dans la bibliothèque Jacques Doucet, héritage de ce grand couturier mécène des arts et des lettres qui soutint notamment les dadaïstes. A partir de la liste, elle commence une véritable chasse aux trésors, essayant de retrouver les œuvres et documents qui ont été adressés à Tzara par des artistes d’une dizaine de pays, disséminés à travers le monde dans des collections publiques et privées.

Au départ, il s’agit de donner vie au projet de Tristan Tzara et de le documenter. Mais quand Adrian Sudhalter visite le Kunsthaus de Zurich pour y découvrir les pièces numérotées de ses collections, on lui suggère de monter également une exposition. La voilà ouverte aujourd’hui. Les œuvres courent sur les murs suivant une ligne qui change de couleur selon les découpages géopolitiques de l’époque: anciens Alliés, Mitteleuropa, pays neutres…

Dada Universel

Au centre, on trouve la liste écrite de la main de Tzara, quelques-unes des invitations envoyées aux artistes. Il était demandé d’envoyer une photographie, ce qui donne un aspect très incarné à l’exposition. Souvent, la photographie devenait un projet artistique en soi. «De nouvelles frontières étaient nées de la guerre, imposant passeports et visas, et les artistes réagissent à ces nouvelles questions d’identité», souligne Catherine Hug, co-commissaire de l’exposition. Les artistes peuvent organiser leur propre page, envoyer une œuvre en deux dimensions, ou une photographie d’œuvre, et des poèmes. Parfois, l’exposition permet de voir la photographie et l’original.

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Max Ernst envoie un collage, qu’il appelle Le Rossignol chinois, mais qui est en fait le mode d’emploi d’une sculpture dont le centre serait une bombe anglaise de plus de deux mètres de haut. Man Ray envoie une photo qu’il légende: «La plus belle sculpture d’Amérique.» Peut-être est-ce une fontaine de guingois, une sorte de ready-made, bien loin de la grandiose statue de la Liberté offerte par les Français vingt-cinq ans plus tôt.

Le livre lui-même, au plus près de ce qu’avait souhaité Tristan Tzara, est intégré dans le catalogue de l’exposition. Les graphistes zurichois de Norm ont pris le relais pour réunir les envois retrouvés, les images s’alliant à de nombreux textes poétiques en différentes langues. L’exposition zurichoise sera reprise dès ce printemps au MoMA.

Au Musée national, le projet est à la fois plus massif et plus large. Abritée dans un immense cube de métal posé dans la cour de cette espèce de faux château qu’est le musée, l’exposition Dada Universel est mise en scène dans une vingtaine de vitrines en hauteur. Une façon extrêmement rigide qui contraste avec la liberté de ce qui est montré. Les commissaires, Stefan Zweifel et Juri Steiner, utilisent pour servir leur discours les objets les plus divers, en plus des œuvres Dada. Cela va du squelette d’un dodo, cet oiseau figure de l’absurde voué à l’extinction puisqu’il ne pouvait voler, à un Christ des Rameaux du XIe siècle, en passant par des objets liés à la guerre, comme ces fragments d’une bombe explosée dans la région de Schaffhouse en 1918, ou cette lourde pèlerine de protection des soldats français qui les transformait surtout en figures d’épouvante.

D’une vitrine à l’autre se dessinent ainsi des thématiques, sujets de révolte ou inspirations des dadaïstes. Ainsi, il semble évident qu’il n’y aurait pas eu Dada sans la violence de la guerre. Nombre d’œuvres en témoignent. L’exposition va plus loin en confrontant une prothèse de jambe, telle qu’elles se sont multipliées alors, et le premier ready-made de Duchamp, avant la guerre et avant Dada, Roue de bicyclette (1913), roue ridicule qui tourne en l’air pour dire le monde insensé.

Poésie sonore

Nombre d’actions Dada jouent avec le sacré et le mystique, comme cette excursion à l’église parisienne de Saint-Julien-le-Pauvre menée par le pape André Breton en 1921, ou cette lecture d’Hugo Ball au Cabaret Voltaire reprenant des paroles de Jésus pour leur simple sonorité. Les dadaïstes sont d’évidents pionniers de la poésie sonore.

Bien sûr, un tel mouvement ne se laisse pas enfermer dans des vitrines, ce que laisse entendre l’exposition en faisant courir sur les murs de cette immense halle sombre des citations à la craie et surtout des images en mouvement, films d’époque ou plus tardifs, qui semblent comme des papillons lumineux. Comme ces scènes d’Entr’acte, signé en 1924 par René Clair et Francis Picabia, où l’on voit Picabia lui-même mais aussi Duchamp, Man Ray ou encore Erik Satie. Plus loin, des images d’Hans Richter, Dziga Vertov, Guy Debord, Vito Acconci… 

A voir:

Dadaglobe Reconstructed

Jusqu’au 1er mai 2016
Kunsthaus Zurich
www.kunsthaus.ch

Bal costumé Dada
au Kunsthaus avec
les Reines prochaines
sa 13 février
www.kunsthaus.ch/dada_kostumball

La collection Dada
du Kunsthaus numérisée
www.kunsthaus.ch/dadadig

Dada Universel
Jusqu’au 28 mars
Musée national suisse
www.landesmuseum.ch

«165 Feiertage: Obsession Dada»
Jusqu’au 18 juillet
Cabaret Voltaire
www.cabaretvoltaire.ch

Dada Data
Cabaret digital interactif ouvert 24h/24
avec un «Dépôt» anti-musée
et des «hacktions»,
produit par la RTS, la RSI,
la SRF et Arte
www.dada-data-net