Avant même que le disque l'ait été du grand public, la cause de Discovery est entendue. Porté aux nues par l'ensemble de la presse française, le deuxième album du duo parisien Daft Punk, disponible dès aujourd'hui, fait l'objet d'une opération promotionnelle sans précédent. En couverture de tous les magazines spécialisés, y compris Rock & Folk – jusqu'ici peu soucieux de défendre la musique électronique –, les visages masqués de Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo scellent l'avènement d'un triomphe commercial annoncé.

Quatre ans se sont en effet écoulés depuis Homework, premier album écoulé à plus de deux millions d'exemplaires. Quatre années durant lesquelles le mélange de rythmes house et de sonorités disco du duo français a été célébré, pillé et usé jusqu'à la corde par d'innombrables formations regroupées sous la dénomination cocardière de French Touch. Ferment d'unité nationale, principale réussite commerciale à l'export: l'industrie culturelle française doit beaucoup à Daft Punk… Et le lui rend bien.

En quelques interviews précisément réservées à la presse nationale, le duo n'a donc pas de difficulté à écarter du débat l'éventualité d'une critique défavorable. Et, plus habile encore, à en diffuser l'ordonnance par la plume même de ceux qui seraient susceptibles d'émettre quelques réserves sur la qualité du produit Discovery. Dans le numéro de mars de Technikart, Benoît Sabatier décortique, admiratif, la stratégie commerciale de cette sortie, tout en réservant un couplet sévère à ceux qui ne partageraient pas ses vues: «Baroque, lyrique, naïf mais éclairé, inventif, d'une liberté jamais entendue, le deuxième album du duo ne pourra déplaire qu'aux peine-à-jouir.»

Même condamnation de la profession dans le n° 278 des Inrockuptibles. Mise en scène sous la plume du bien-nommé Jean-Daniel Beauvallet, la critique nuancée ne peut être, selon lui, qu'affaire de couardise: «On imagine déjà les titres de ces puritains dépités dans leurs gazettes épuisées: «le navet Discovery» ou «Connaud le Robot» – ciel, que le manque d'espace peut rendre claustro!»

Dans cette partie journalistique aux enjeux confus, le critique étranger, exclu du débat, se trouve d'emblée dans la position du joueur de poker à qui l'on a distribué toutes les mauvaises cartes et qui s'aperçoit en outre que son adversaire triche. D'où, sans doute, l'accueil passablement plus frais réservé à Discovery de l'autre côté de la frontière. Loin de la hype parisienne, ne demeure en effet qu'une attente musicale, bien vite frustrée par la relative médiocrité du résultat.

Sans surprise aucune, abusant des effets de vocodeur et de filtres déjà largement exploités par le passé, Discovery déçoit par un manque flagrant d'audace formelle. Répétitif sans l'être suffisamment pour justifier une place sur les dance-floors, pauvre en mélodies accrocheuses et truffé de plans rock baveux (le solo de guitare de «Aerodynamic»), l'album révèle un Daft Punk assagi, ne retrouvant qu'en de rares occasions sa fraîcheur contagieuse («Harder, Better, Faster, Stronger»).

D'habile réorganisateur de sonorités rétros, le duo n'a donc guère su progresser dans son appréhension de la musique électronique, se fondant désormais dans le flot des productions néo-disco que la France exporte à la tonne. Son marketing, en revanche, s'est considérablement affiné, jusqu'à constituer le thème principal de ses interviews.

Précédé de la sortie automnale de «One more time», single numéro un en France et en Angleterre, Discovery s'accompagne en effet de la création du Daft Club, site Internet sur lequel les fans pourront télécharger des morceaux inédits du groupe… A la condition de posséder une carte d'identification personnelle disponible uniquement à l'achat du disque (Le Temps du 24 janvier). Une manière, sans doute candide, d'espérer contrôler la diffusion de sa musique sur Internet.

Comparant, en toute modestie, sa démarche à celle d'un Andy Warhol, Daft Punk se décline aujourd'hui comme un vaste projet de recyclage culturel: sonorités rétros, clips-vidéo conçus par les créateurs du dessin animé Albator et concepts marketing éprouvés (leur jeu de masques robotiques rappelant aussi bien les créatures de Kraftwerk que l'anonymat entretenu depuis plus de vingt ans par les Residents). Inéluctable, le triomphe à répétition du duo français se révèle encore la meilleure illustration de cette pensée de David Bowie: «L'important n'est pas qui l'a fait en premier, mais qui l'a fait en deuxième.»

Daft Punk, Discovery (Virgin/EMI).