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Après avoir délaissé femme et enfants, le héros de Dag Solstad s’exile dans la province norvégienne, où il entame une vie qu’il croit rêvée.
© Getty Images / Aurora Creative / Ethan Welty

Livres

Dag Solstad, la fiction comme arme de survie

Pour échapper au piège de l’égocentrisme, un homme fait le choix d’embrasser un destin absurde. Tardive, la traduction en français du onzième roman du grand Norvégien est une pépite littéraire, engagée et drôle

Malgré une trentaine de livres à son compteur et de prestigieuses distinctions glanées en Norvège, Dag Solstad reste méconnu en francophonie. Les traductions de ses ouvrages se sont fait attendre, et ce n’est pas peu dire: après Honte et dignité, paru en 2008 (Les Allusifs), son deuxième roman traduit en français, Onzième roman, livre dix-huit, sort ces jours, quand bien même il a été publié dans sa langue originale en 1992. Son titre, à prendre au pied de la lettre, donne d’ailleurs un repère dans la chronologie des écrits de l’auteur: il s’agit effectivement du onzième roman de Solstad qui avait, à sa sortie, écrit 18 livres.

Un titre qui augure également le ton à la fois laconique et descriptif à l’œuvre dans le texte. En effet, le roman s’immisce dans l’espace mental et la vie somme toute assez banale de Bjørn Hansen. Jeune adulte, celui-ci quitte sa femme et son fils à Oslo pour suivre son amante, Turid Lammers, à Kongsberg, une ville de province où il devient percepteur. Or, «si je n’avais jamais été ici, j’aurais été ailleurs et j’aurais vécu exactement de la même manière», constate-il à l’aube de ses 50 ans. «Et je n’arrive pas à me faire à cette idée. Elle me révolte quand j’y pense.»

Sauver les apparences

Pour ne rien arranger à sa crise existentielle, les personnages qui l’entourent s’illustrent par leur individualisme. Ainsi rencontre-t-on, dans l’ordre, Turid Lammers, la maîtresse de Bjørn Hansen, qui s’entiche de la vie en province précisément parce qu’elle lui donne le loisir de briller parmi la médiocrité ambiante. Ou encore le Dr Schiotz, médecin et acolyte de notre personnage, qui échappe au doute grâce à un usage constant de stupéfiants. Et enfin, le fils de Bjørn Hansen qui, après des années de séparation, rejoint son père à Kongsberg pour y étudier le génie optique. Mais il s’avère bientôt que son unique motivation est d’y retrouver un ami connu à l’armée. Celui-ci lui ayant fait faut bond, le jeune homme «superflu et répudié par les siens» se retrouve seul, sans pour autant cesser de nourrir pour son entourage, «comme d’ailleurs pour son époque», «un authentique enthousiasme».

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Ce qui distingue Bjørn Hansen est son amour de la littérature: tare ou bénédiction, elle lui fait prendre conscience de sa suffisance. Or, au contraire des écrivains, lui ne possède pas le talent nécessaire à l’expression de son ressenti par le verbe – sa piteuse participation à une représentation théâtrale du Canard sauvage d’Ibsen l’a mis face à ses limites. Comment, dès lors, exprimer cette «tragédie qui devait se manifester»? Par un grand saut dans le vide, décide-t-il un jour, c’est-à-dire par «une action irrévocable» grâce à laquelle il pourrait concrétiser «son refus, son grand Non». Aussi décide-t-il de planifier en secret la suite de sa vie, qu’il veut dangereuse et, osons le dire, absurde.

Légèreté face au vertige

L’humour de Solstad – qui s’exprime tant dans son style que dans les revirements de l’histoire – se conjugue à une écriture limpide, accordant au texte une légèreté que semble contredire son propos. Rappelons ici que l’écrivain, né en 1941, s’est distingué dans ses jeunes années par son engagement politique très à gauche. Onzième roman, livre dix-huit fait néanmoins part des désillusions plus tardives du maître: Solstad n’hésite pas à y neutraliser la vaine quête d’idéaux de son personnage pris au piège par une société égocentrique qui n’a que faire de ses grands questionnements philosophiques. Le seul refuge de la pensée semble ainsi résider dans la littérature et dans la fiction qui, ici comme jamais, se font vecteurs de la critique.


Dag Solstad, «Onzième roman, livre dix-huit», traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud. Noir sur blanc, coll. Notabilia, 238 p.

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