Locarno

La dame dans la Mercedes moka avec des idées noires et un pistolet

De «Moka», roman insipide de Tatiana de Rosnay, Frédéric Mermoud tire bien serré sur le thème de la vengeance. Avec Emmanuelle Devos, d’une intensité rare, confrontée à Nathalie Baye

Son écriture se réduit à un chapelet de phrases nominales dont le staccato anodin scande les grands bonheurs et les terribles injustices que la vie peut réserver aux bourgeoises. La narratrice de Moka vit une tragédie: un chauffard a percuté son fils de 13 ans et pris la fuite. L’enfant est dans le coma, elle veut que le coupable expie.

Les livres de Tatiana de Rosnay sont à la littérature ce que le smoothie est à l’entrecôte marchand de vin: il n’y a rien à mâcher. Mais ils ont du succès. Le cinéma adapte Elle s’appelait Sara, tire-larme avec Kristin Scott-Thomas, et Boomerang, drame bourgeois avec secret de famille et résidence à Noirmoutier. Ces deux films tiédasses attestent que la qualité française se porte bien. De la lavasse qu’est le roman, Frédéric Mermoud tire un jus noir et corsé.

Frédéric Mermoud est le quatrième membre de Bande à Part, la société lausannoise qui regroupe Jean-Stéphane Bron, Lionel Baier et Ursula Meier. Il est le plus discret du quatuor. Après plusieurs courts-métrages (L’Escalier, Rachel, Le Créneau), il est passé au long avec Complices, un policier dur et gris qui met déjà en scène Emmanuelle Devos. Il a réalisé la moitié des épisodes de la première saison des Revenants.

Approcher la proie

La première image de Moka, c’est le Léman, un jour tourmenté. Suit le regard sombre qu’Emmanuelle Devos porte sur le lac avant de taper son front contre la vitre. Sans un mot, elle exprime «l’ineffable de la douleur» dont le roman est désespérément vide.

Frédéric Mermoud et son scénariste Antonin Martin-Hilbert ont tout réécrit. De Paris et Biarritz, l’intrigue est délocalisée à Lausanne et Evian, deux rives, deux cultures, un adret et un ubac que sépare un lac aux reflets changeants que le cinéaste. Resserrée sur deux personnages principaux et quatre secondaires, l’action se concentre sur un petit quart du texte originel, la confrontation de Diane (Devos), la mère blessée, et de Marlène (Nathalie Baye), la femme blonde qui conduisait la voiture. La fleur bleue est évacuée et le coma dont l’enfant ressort frais comme une rose dans le roman s’efface devant la réalité brutale de la mort.

Le décès de Luc a envoyé Diane en maison de repos au-dessus de Montreux. Elle s’en échappe. Un détective privé qui a ses entrées dans la police lui refile la liste des quatre véhicules marron immatriculés en France voisine qui pourraient être impliqués dans l’accident. Diane part faire justice à Evian. La Mercedes moka appartient à Marlène, une femme aimable qui tient un magasin de cosmétique.

Par cercles concentriques, tapie dans la nuit, sous la pluie, Diane, la chasseresse en parka, approche sa proie. S’immisce dans sa vie. Fait la connaissance de Michel, son compagnon, et d’Elodie, sa fille adolescente. Contrairement à l’héroïne du roman, elle a un revolver sur elle, acquis auprès de Vincent, un jeune dealer de la région avec lequel elle a sympathisé.

Un bloc d’opacité

Par petites touches, jouant sur les ambiguïtés (la grimace de Diane quand elle entend le mot «touchette», terrible euphémisme pour collision mortelle), exprimant beaucoup avec trois fois rien (un bruit de fermeture-éclair indique que l’arme est provisoirement rangée), laissant des points de suspension où il faut, Frédéric Mermoud instille le malaise. Comme la fameuse Mercedes moka est à vendre, Diane l’achète. Elle prend le volant comme on prend son destin en main. Elle se laisse maquiller par Marlène – ces mains douces qui ont tué son enfant sur son visage… Elle l’accompagne dans une randonnée en montagne, faisant halte au bord d’un précipice qui ouvre les vertigineuses perspectives de la vengeance et de la damnation.

Issues de deux traditions du cinéma français (Truffaut et Desplechin pour faire court), Nathalie Baye et Emmanuelle Devos, la blonde et la brune, sont réunies pour la première fois à l’écran. Magnifique duo. La première est aimable, communicative, mais laisse entrevoir quelque chose de glacé sous son allure froufroutante. La seconde, «habitée, lunaire, cyclothymique», dixit Mermoud, est un bloc d’opacité et de douleur.

La réalité est toujours plus complexe qu’il n’y paraît. La vérité aussi. Au lieu de se résoudre dans une confrontation archétypique, à la Pale Rider, le film de vengeance prend la tangente. En se frottant au réel, le désir abstrait de châtiment s’érode. Au contact de Marlène, Diane apprend à faire son deuil. Elle stigmatise la Mercedes moka, mais parvient à une forme de réconciliation. Avec elle-même, avec les autres. Les morts et les vivants. Au dernier plan, elle a une larme et une lumière au coin de l’œil.

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