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Damien Murith: «C’est la faute à Prévert…»

Chaque semaine, un écrivain présente l'auteur qui l'inspire et le nourrit. Damien Murith nous raconte Jacques Prévert

Dans ma bouche, le goût interdit des premières cigarettes. Et dans ma tête, des envies de vertiges. Je rêvais de vitesse, je rêvais d’exploits, je rêvais de victoires et de conquêtes, on me gavait de charognes, de sanglots longs, de bateaux ivres dont je n’espérais que le naufrage rapide. Et chaque semaine, dans la salle de classe, soulignée deux fois et en rouge sur le tableau noir de l’ennui, cette question terrible: qu’est-ce que le poète a voulu dire? Je ne savais pas. Je ne comprenais pas. J’aurais voulu répondre: rien! Absolument rien! Le poète avait trop bu, trop fumé, il s’est endormi sur sa feuille, et la plume en tombant de sa main a glissé vers le point final.

A 16 ans, la chair n’est pas triste, heureusement, mais il faut lire tous les livres. Jusqu’à la nausée. Celle de Sartre, bien sûr, mais surtout la vraie, celle qui fait se retourner l’estomac, celle qui cogne fort au fond de la gorge, et puis qui par un jour de trop-plein éclate en un cri immense: assez! Assez avec vos alexandrins, assez avec vos tercets, vos quatrains, vos sonnets, assez avec vos enjambements, vos métaphores, vos comparaisons, assez avec vos rimes riches, pauvres, croisées et décroisées et recroisées et redécroisées, elles qui donnent aux vers une odeur de vieille poussière! Je voulais des batailles, on m’envoyait au bras d’une mignonne «voir si la rose qui ce matin avait déclose», je voulais des océans, on m’oubliait sur le quai, je voulais de l’amour, on me perçait «deux trous rouges au côté droit». Rien. Je ne savais, je ne comprenais absolument rien à cette langue hallucinée qui m’écrasait, qui m’étouffait, me faisait cancre.

Une écriture à l'os

Et puis soudain, avec sa cigarette vissée entre les lèvres, avec sa casquette un peu de travers, avec dans le fond de l’œil cet air canaille que portent ceux qui aiment la vie: Prévert. Le nom était frais au bout des lèvres, on aurait dit un fruit. Loin de la grisaille quotidienne des Baudelaire et autres mélancoliques chroniques qui, eux, ne me donnaient que davantage de force dans les jambes pour m’enfuir le plus loin possible, et pour toujours. Prévert. Une pomme, une poire, une fraise. J’y ai croqué une première fois, puis une deuxième fois, puis chaque jour, comme une longue récréation. Car Prévert, c’était une langue débarrassée de l’inutile, de tous ces artifices qui sonnaient faux, une écriture à l’os, un bol d’air qui faisait se gonfler mon torse. Car Prévert, c’était la liberté de croire, de penser, de jouer, d’être: «Je suis comme je suis / Je suis faite comme ça / Quand j’ai envie de rire / Oui je ris aux éclats», et même – quelle folie! – de faire des fautes d’orthographe: «Voilà comment j’écris / Giraffe». Car Prévert, c’était l’espoir: «Tout est perdu sauf le bonheur.» Car Prévert, c’était la chance de quitter mon exil.

Prévert m’a pris par le bras, a ouvert devant moi une porte, m’a mis une grande claque derrière la tête pour que j’en franchisse enfin le seuil; celui de la curiosité. Une curiosité gratuite, sans note, ni sanction. Alors j’ai osé lire. J’ai osé lire Vladimir Maïakovski, j’ai osé lire Marina Tsvétaïéva: «Mais tant qu’il reste du crachat dans la bouche / Tout le pays est armé!», et je les ai faites, mes batailles. J’ai osé lire Stéphane Mallarmé, j’ai osé lire Blaise Cendrars: «On tangue on tangue sur le bateau / La lune la lune fait des cercles dans l’eau / Dans le ciel c’est le mât qui fait des cercles / Et désigne toutes les étoiles du doigt», et je les ai traversés, mes océans. J’ai osé lire Guillaume Apollinaire, j’ai osé lire Pablo Neruda: «Ne sois pas un seul jour loin de moi», alors je t’ai adorée mon Amour. Et derrière chaque livre, chaque page, chaque vers, je voyais se dessiner une vie, avec ses drames et ses joies, avec ses remords et ses regrets, avec ses nostalgies et ses si belles mélancolies.

Pour mieux saisir les brouillards, les arcs-en-ciel de l’âme, je suis parti de l’homme, de la femme. De ce qui brillait, vibrait, grognait, bouillonnait dans ses yeux, dans son ventre, et dans son cœur. Celui de Prévert était immense: «Une orange sur la table / Ta robe sur le tapis / Et toi dans mon lit / Doux présent du présent / Fraîcheur de la nuit / Chaleur de ma vie». Et à la question terrible, soulignée deux fois et en rouge sur le tableau noir, celle qui hier encore me faisait blêmir de honte, j’ai répondu: ce qu’il a fait pour devenir, être et rester un homme, ce qu’elle a fait pour devenir, être et rester une femme… En vérité, je crois qu’il n’y avait rien à comprendre, il y avait tout à vivre. Et cela, parce qu’il tenait une partie de nos rêves entre ses mains, le savant à la craie rouge aurait dû l’écrire au moins mille fois.

L'éclat des mots

Dans ma bouche, le goût habituel d’une cigarette. Et dans ma bibliothèque, des poètes, mais aussi des auteurs de romans, de nouvelles: Queffélec, Süskind, de Luca, Condé, Buzzati et tant d’autres. Car aujourd’hui, poésie, roman ou nouvelle, peu m’importe, seul compte l’éclat des mots. Mais à la fin de l’histoire, si je lis, si j’écris, c’est la faute à Prévert, et bien sûr, je profite de la rime pour présenter mes excuses à Monsieur Baudelaire.


Damien Murith

Le Fribourgeois Damien Murith a été couronné en 2018 par le Prix Lettres frontière pour son «Cycle des maudits», inauguré par «La Lune assissinée» en 2013. L'auteur plongeait alors ses lecteurs dans l'ambiance «d’un conte noir tout droit sorti du XIXe siècle mais ciselé en une série de proses poétiques», comme l'écrit Julien Burri, collaborateur au «Temps» (LT, 23.12.2018).

Lire aussi: Les poupées du diable

1970: Naissance 

2013: «La Lune assassinée» (L'Âge d'Homme)

2015: «Les Mille veuves» (L'Âge d'Homme)

2017: Le Cri du diable (L'Âge d'Homme)

2018: «Le Livre des maudits», le volume réunissant sa trilogie (L'Âge d'Homme)

Lire également: le billet de notre blogueuse Dunia Miralles consacré à Jacques Prévert

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