Ça siffle, ça hurle («Plus de Py à Genève!»), ça proteste («Silence!»), ça cligne de l'œil («Qu'il reste dans le Marais!»), ça rétorque en ricanant («Province!»). Ça se rejoint dans un grand «Ouhouou….» collectif. Querelle de boulevard? Relent «géhuitesque»? Beaucoup plus drôle: une guéguerre dans l'arène du Grand Théâtre de Genève, un soir de première. Chauds les esprits, et merveilleuse, cette preuve rhétorique que la cité des palissades jaunes s'émeut encore, quelques dizaines de générations après Rousseau, des dangers du spectacle.

Il y a du sport à l'opéra, chouette. Sauf que c'est un précédent contentieux qui se réveille ici, né l'an dernier entre une partie du public et le metteur en scène français Olivier Py, dont les Contes d'Hoffmann (la saison passée) sont visiblement restés au travers de quelques gorges.

Ici, c'est Faust qui subit les foudres. Ou plutôt, c'est toute une généalogie occidentale qui coule dans ses veines d'homme en prise avec les limites du monde, avec Dieu et avec Satan: dans cette communauté de destin, le Christ, un alchimiste du Moyen Age, sodomite et nécromant, un humaniste des Lumières, une âme baudelairienne. Et puis Icare, aux ailes lourdes. Et un contemporain – Olivier Py, à qui Genève, par son refus même, offre le rôle béni de l'artiste honni.

Il l'a bien cherché d'ailleurs: alors que, dans le texte et la musique de Berlioz, Faust commence par errer dans les plaines hongroises, le voilà ici seul, devant l'arbre de la connaissance. Adam est là, Eve aussi, un serpent pour toute parure. Faust souffre ensuite devant sa propre image: le Christ crucifié sur le Golgotha. Première descente de rideau, tollé. Tout est consommé. Il faudrait bien des débats pour en démêler les motifs: nudité, appropriation du religieux, torsion dramaturgique, irrévérence, violence ou insupportable faute de goût… Faust est depuis toujours un «matériel» imaginaire, esthétique, politique. Dans ce personnage, Goethe (après d'autres) se reconnaît, il le porte plus loin. Dans le Faust de Goethe, Nerval se reconnaît et y traduit son goût des chimères. Dans celui de Nerval, Berlioz se reconnaît à son tour, invente La Damnation et s'y coule. D'autres ensuite. Tout cela si la caution académique est nécessaire. «Les voyages les plus excentriques peuvent être attribués à un personnage tel que Faust, sans que la vraisemblance en soit en rien choquée.» La phrase est de Berlioz. Elle n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd: Olivier Py agit en cannibale, et agite les grandes affaires: la mort, l'amour, Dieu, le sexe. Rien de neuf, rien de dépassé: du sempiternel. Oui, il tord le texte, comme un Lars von Trier ailleurs, avec une même obsession que ce dernier pour les énigmes de la rédemption.

Eh oui, dans sa débauche de moyens, cette Damnation laisse des déchets: la scène de la cave d'Auerbach où Py fait exactement ce qu'on attendait de lui: un exercice hystérique sur le travestissement (un chœur d'hommes en tutus et Méphistophélès en vieille cabaretière); ailleurs une iconographie réchauffée de militaires musculeux, ou encore l'inutile jument qu'on tire à travers la scène, parce qu'il faut bien qu'une merde s'éclaffe devant les bourgeois.

Mais ailleurs, et au final, quel cumul de qualités: immense travail dans la composition des tableaux, dans l'éclairage, dans l'invention de l'espace. Travail de peintre et de chorégraphe, qui exploite la machinerie du lieu (les cinq ponts) pour que montent les forces d'en bas. Entre l'enfer et le ciel, un Faust qui rêve: le voilà homme-oiseau pris dans les filets de la pesanteur, ange de pureté dont les ailes cognent douloureusement la paroi du réel. Jonas Kaufmann s'impose. Il y en a peu pour atteindre ces aigus de cette manière, pour danser si sensiblement avec une Marguerite imaginaire, dont on découvrira bientôt le visage de madone expressionniste. Katarina Karnéus n'a rien d'une Gretchen tressée, elle tue et sa voix mérite assurément le paradis. Faust chute dans l'enfer des mauvais garçons, mais le diabolique José Van Dam, tout de cynisme atemporel, conserve pour longtemps dans sa boîte noire de photographe les archives de cette impressionnante manigance.

La Damnation de Faust au Grand Théâtre de Genève, les 16, 18, 20, 22, 24 et 26 juin à 20h. Loc. 022/418 31 30. Présentation introductive avant chaque représentation à 18h45. Rencontre publique avec Olivier Py, Pierre-Alain Weitz et Patrick Davin le 19 juin à 18h45.