afrobeat

Damon Albarn, une dérive nommée Lagos

(Honest Jon’s Records/Musikvertrieb) Le chanteur hyperactif enterre d’une main Blur et Gorillaz et fait surgir de l’autre un nouveau projet. Un voyage protéiforme en terre noire, sur les traces de Fela

Genre: afrobeat
Qui ? Rocket Juice & the Moon
Titre: Rocket Juice & the Moon
Chez qui ? (Honest Jon’s Records/Musikvertrieb)

Depuis quelques années, Damon Albarn en fait beaucoup. Trop aux dires des détracteurs. Le volume des projets portés à bon terme a ceci d’imposant et d’ambitieux qu’il réussit à faire passer aujourd’hui le délestage de quelques aventures majeures du parcours du chanteur comme une apostille sans grande importance.

Pourtant, il y a aura eu une ­cérémonie d’enterrement, prononcée à demi-mot la semaine passée sur un quotidien britannique (The Guardian), qui n’est pas tout à fait anodine. Une oraison funèbre avec laquelle le Britannique a mis un point final à deux histoires musicales majeures, qui l’ont vu dans le rôle du meneur de jeu: dans l’ordre, celles du groupe Blur et du collectif Gorillaz. Des apparitions sur scène sont certes prévues avec la première entité, mais il ne faudra plus attendre davantage. Il faudra par contre tirer un trait définitif sur la seconde, à laquelle Damon Albarn ne donne plus aucune chance de rebondissement.

Le requiem stimulera les glandes lacrymales des suiveurs, pas celles du fossoyeur, qui est en permanence dans un ailleurs qu’on découvre à chaque fois avec surprise. Alors, après ses escapades en République démocratique du Congo (l’album Kinshasa One Two) et en terre malienne (Mali Music); après avoir mis sur pied le super-groupe The Good, The Bad and The Queen et s’être mesuré à l’opéra (Dr Dree, monté à Londres et dont l’album est attendu en mai), la toupie se concède un autre tour, en bonne compagnie, comme toujours.

L’histoire de Rocket Juice & the Moon a pris forme dans la cabine d’un avion à destination de Lagos. A son bord, Damon Albarn y a croisé en 2008 Michael Peter «Flea» Balzary, bassiste de Red Hot Chili Peppers, et Tony Allen, figure de l’afrobeat et autrefois faiseur de rythmes aux côtés de Fela Kuti. Les trois se sont entendus et ont su d’entrée qu’il fallait prolonger les affinités musicales dans un studio d’enregistrement. Les agendas chargés ont ralenti la démarche, mais la promesse a été maintenue. Elle se matérialise quatre ans plus tard, avec un album opulent (18 pistes) et insaisissable. Entre ses lignes, on y découvre tout d’abord des invités luxuriants: Erykah Badu, Fatou Diawara (pilier de la relève malienne), le rappeur ghanéen M. anifest et les cuivres venus de Chicago de l’Hypnotic Brass Ensemble.

De la musique distillée par ce casting doré, on dira qu’elle échappe aux esprits en quête de cohérence. Certes, l’ombre de Fela Kuti, son groove moite, plane sur un nombre substantiel de chansons («Hey Shooter», «Follow-Fashion», «Rotary Connection»…). En substrat de cette histoire montée en quelques semaines, l’afrobeat gouverne et son roi disparu resurgit. Mais les couches qui s’y superposent mettent en scène une fois encore le culot de Damon Albarn, qui bricole ses sons, expérimente, multiplie les pistes et les divagations en se ratant parfois avec panache («Worries»).

Des voyages de Damon, on tient là l’épisode le plus effronté: de chacun de ses plis se dégage un sentiment de facilité qui irritera les détracteurs et fera dire aux autres que son incursion à Lagos mérite des détours prolongés.

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