Musique

Damso l’écorché

Protégé de Booba, le Congolais grandi en Belgique domine le rap francophone depuis la publication d’«Ipséité» l’an dernier. Ses rimes saignantes se goûtent bientôt en concert à Genève

On avait négligé Damso. Si l’actualité du hip-hop nous a largement occupé en 2017, on s’était pris à délaisser les grandeurs et misères du rap francophone pour s’épuiser à suivre celles qui alimentent la truculente scène étasunienne – d’Atlanta à L.A. Faute! Car tandis que les mauvaises graines Young Thug et Future animaient nos nuits, la Belgique imposait jusque dans les cours d’école lémaniques son rappeur-héros-roi: William Kalubi, 25 ans, gueule triste, carrure d’ogre et auteur à travers un deuxième disque hyperplébiscité de rimes crues, névrotiques, scandaleuses, mais brillantes souvent. Portrait d’un talent torturé.

«J’viens pas du ghetto, j’viens pas des cités/Donc si j’dois te niquer, j’le ferai seul tout». Voilà pour les présentations. Champion convainquant de l’uppercut fait rime, Damso pourrait s’envisager à qui prête une oreille distraite à Ipséité, recueil de quatorze titres paru au printemps 2017, comme le dernier caïd régnant en ville. Ego-trip convenu, roulement d’épaules un peu beauf, misogynie indéfendable et obsession toute spéciale pour la sexualité violente: à première vue, rien de nouveau à l’horizon suffoquant du rap hardcore. Sauf qu’avec «Dems» (son surnom), l’affaire n’est de loin pas simple.

«Flow» animal

Derrière le passage à tabac verbal auquel ses tubes underground «Débrouillard» ou «BruxellesVie», par exemple, soumettent l’auditeur, une inquiétude rampe, une angoisse crisse, un chagrin authentique s’agite et refuse tout remède. Et c’est dans ces interstices captivants qu’il faut chercher l’ex-gosse de Kinshasa. Car Damso est un traumatisé. Une âme cabossée coincée dans un corps d’athlète craignant «plus la vie que la mort», comme il le chante. Fumant pour ne plus se rappeler de rêves hantés par les tirs de kalachnikov. Parlant tout seul la plupart du temps «car personne ne sait répondre».

On n’a pas consulté une quelconque biographie de «Dems» pour assurer tout cela. On a plutôt attentivement écouté ses textes. Des vers soignés, méticuleusement polis – parfois durant des mois, selon leur auteur – et que le Bruxellois délivre dans un flow tendu, animal, virtuose. Lâcheté, amours brisés, souvenirs graves, paternité tourmentée et dérives urbaines: sur des instrumentaux squelettiques et comme asphyxiés, le rappeur déballe les épisodes consumés d’une vie déracinée où les fanfaronnades sexistes servent, à bien y regarder, moins à briller qu’à ne pas perdre pied.

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Un fils de bonne famille

«Un poumon dans un fumoir», respirant le bien «mais il n’y a que du mal tout autour». Ainsi se présente Damso aux premières mesures d’Ipséité, autoportrait hanté par une fiancée suicidée, des femmes aimées, puis quittées, les gardes à vue vécues à l’adolescence et, surtout, l’exil enduré durant l’enfance. Fils d’un père cardiologue et d’une mère employée d’une entreprise minière, William Kalubi vit les heures noires qui accompagnent la chute du régime Mobutu au début des années 1990: balles qui fusent partout, cadavres dans les rues, faubourgs livrés aux pillages, nantis expulsés de leur villa par des soldats voyous, familles fuyant, comme la sienne, en urgence le Zaïre en pleine nuit…

Parvenu en Belgique, le fils de bonne famille est pour la première fois confronté à la discrimination, se bat constamment, découvre le rap et s’y plonge comme pour y disparaître, quand sa mère l’encourage à étudier la psychologie, puis le marketing. Revenu au bled, son père l’inscrit cette fois et de force en Fac d’économie.

Sonorités africaines

«Dems» s’enfuit, ralliant la Wallonie sur un coup de tête, traînant de squat en squat, et enregistre finalement «Comment faire un tube», pamphlet amer qui trouve un écho favorable sur le Web. Là, on le recommande à Booba. Peu après, Damso accompagne le «Duc de Boulogne» sur «Pinocchio» (2016), titre gras, d’un phallocentrisme impardonnable, d’une méchanceté ahurissante. Et carton plein. «B2O» le présentant maintenant comme son protégé, le Congolais peut publier Batterie faible, premier album vite certifié platine comportant son long de crâneries assommantes, également de fulgurances. Mais à l’époque on n’en fait pas grand cas, PNL trustant l’attention générale, quand en Belgique d’immenses espoirs sont placés en Hamza.

Fuyant les sirènes, Damso, lui, s’isole pour bâtir Ipséité, mariant rap classique et sonorités électro ou africaines, élaborant en les retouchant sans cesse des textes croisant langage cru et grammaires soutenues. Après? On ignore ce qui se produit: à peine publié, les ventes de ce deuxième album brusquement s’envolent. «Macarena» (2017), ballade défaite, devient un tube énorme joué jusque sur les radios généralistes. L’équipe de football de Belgique lui commande son hymne officiel pour la coupe du monde 2018. Et tandis que sa tournée jouée à guichets fermés le promet sur les routes jusqu’à l’été, William Kalubi annonce un nouveau disque à paraître durant l’année. Le troisième en deux ans. Rien ne dit qu’il sera moins écorché que les précédents.


Damso est en concert à l'Arena de Genève le 27 janvier, dans le cadre de la soirée The Beat #02. Avec également Sofiane, Suicideboys, Kaaris, Lorenzo, Caballero & Jeanjass et Romeo Elvis.

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