Urbanité

Dan Acher, prince des villes heureuses

Fondateur de CinéTransat, le rendez-vous estival des Genevois qui fête cette année sa 10e édition, Dan Acher est à l’origine d’une multitude d’autres événements qui visent à créer du lien entre les citoyens et à dynamiser le vivre-ensemble

Des chaises longues, un écran et le Léman en arrière-plan: la formule est devenue un classique de l’été genevois. Depuis 2009, pendant les mois de juillet-août, CinéTransat investit les jardins de la Perle du lac. Entièrement gratuite, la manifestation invite le public à une vingtaine de projections pour redécouvrir grands classiques, blockbusters familiaux et courts métrages suisses en grignotant un pique-nique.

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Cette année, CinéTransat a ouvert le bal avec Little Miss Sunshine, le road movie qui avait lancé la première soirée historique du festival. Un clin d’œil pour célébrer cette dixième édition anniversaire, qui bénéficie d’une météo particulièrement sèche. Et d’une longévité inattendue. «C’est fou, on ne s’était pas projetés aussi loin», sourit Dan Acher. Queue de cheval grisonnante, tongs aux pieds et tutoiement facile, le quadragénaire est le cerveau derrière cette grande fête du septième art en plein air. Il se réjouit que celle-ci ait trouvé son rythme de croisière, après quelques années bien chargées où l’on peinait à trouver une place pour son transat. Aujourd’hui, le festival expérimente, programmant aux côtés de ses habituels happy ends davantage de productions indépendantes, abordant des thématiques allant de la ségrégation aux Etats-Unis à l’intelligence artificielle.

Briser la glace

Mais perché dans ses bureaux de la rue Rothschild qui surplombent la ville, assis à côté d’une pile de boîtes en carton («notre stock de pop-corn»), Dan Acher nous le précise tout de suite: il n’est pas spécialement cinéphile. CinéTransat, c’était surtout l’occasion de rassembler des gens sur une même pelouse. «Le film est un prétexte, explique-t-il. Ce qui m’intéresse, c’est le moment créé, la communion, les rencontres.»

Des rencontres qui se font trop rares, constate Dan Acher. «On vit une période de polarisation où chacun se retrouve isolé, ne connaissant plus le nom de ses voisins ni des personnes qui travaillent dans les magasins du coin.» CinéTransat apparaît alors comme un lieu idéal où mêler les différentes communautés de la ville, des Genevois natifs aux expats et aux touristes, mais aussi les nouveaux arrivants qui peinent à s’intégrer ou n’ont pas les moyens de s’offrir une entrée de cinéma. Dan Acher se souvient d’une famille de réfugiés érythréens venus assister à une séance malgré la barrière de la langue. «Le lendemain, j’ai reçu un message dans lequel la mère nous remerciait et nous disait que pour la première fois de sa vie, elle s’était sentie heureuse. C’était super-émotionnel.»

Et parce que fixer le même écran ne suffit pas toujours à briser la glace, Dan Acher agrémente le programme de soirées à thème et déguisées (cette année: les années 80 ou la ferme), de challenges dansants ou de karaokés géants.

Pianos et jeu de zombies

Convier les citoyens à des expériences collectives et mémorables, Dan Acher s’y attelle depuis quinze ans. Après des études de management et d’anthropologie à Auckland, en Nouvelle-Zélande, ce créatif revient à Genève en 1998 pour y monter son premier projet, Agir 21. Pendant une année, il invite 3000 élèves des cycles et collèges genevois à s’engager concrètement pour l’environnement, en plantant des arbres, construisant des panneaux solaires, nettoyant des rivières… Dan Acher a 27 ans et parvient à convaincre les magistrats, sceptiques, de soutenir sa démarche. «J’ai cette capacité à enthousiasmer, à réunir les gens autour de moi pour faire passer des messages d’utilité publique», note l’intéressé.

Après ce premier succès, la machine est lancée, et à plein régime. Elle s’appellera Happy City Lab et fédérera les dizaines de projets plus ou moins farfelus qui sortiront de l’imagination de Dan Acher: compétition de «feuille-caillou-ciseaux», boîtes à échange entre voisins, jeu de zombies en milieu urbain… Les pianos en libre-service dans les rues de la ville au mois de juin, c’est lui aussi. «On m’a tout de suite dit: «Tu verras, les pianos seront détruits en quelques jours», se souvient l’organisateur, qui ne se laissera pas décourager. Avec raison: les passants sont aujourd’hui les premiers à recouvrir les instruments d’une bâche en cas de pluie. «De nos jours, la société ne nous demande plus grand-chose, si ce n’est de payer nos impôts et de voter, si possible, relève Dan Acher. Or, il y a une réelle envie d’être bon pour autrui. En provoquant ces opportunités, on fait naître des multitudes d’actes citoyens.»

Aurores boréales sur demande

Le cinéma, la musique, l’art comme moteur de changement: Dan Acher le dissémine partout dans les villes, à travers des installations jamais prétentieuses, toujours participatives. A l’image des interrupteurs XXL de Turn me On, qui projettent, dès qu’on les actionne, des yeux et bouches géantes sur les murs d’immeubles. «Nous les avons installés à Châtelaine, où il ne se passe d’habitude pas grand-chose culturellement. C’était l’occasion pour les habitants de se réapproprier leur quartier, leurs immeubles.»

Et toujours ce même désir de créer du lien, physique même. En 2014, l’installation Touch’n’Dance! proposait aux Genevois de brancher leur lecteur MP3 pour diffuser leur titre favori. Mais pour que cela fonctionne, il leur fallait créer une chaîne humaine de sept personnes se tenant les mains.

Mais l’«artiviste», comme il s’appelle, ne se cantonne pas à la Cité de Calvin. Ses expériences sont reprises dans plusieurs villes romandes, en France… et s’exportent jusqu’au Japon ou en Australie. C’est le cas de ses aurores boréales sur demande, créées pour l’EPFL, un assemblage de technologie qui colore le ciel sur des kilomètres. «C’est un phénomène magique et anormal, alors les gens s’immobilisent, se demandent comment c’est possible. Ça crée un sentiment d’émerveillement, quelque chose qui nous dépasse.» La Chine et la Nouvelle-Zélande se sont également dites intéressées.

A l’automne, c’est l’Angleterre qui aura la primeur du dernier-né de Dan Acher, Secrets. Sur une grande place, les lettres formant le mot «secrets», en bois et hautes de quatre mètres, seront disposées en cercle. Les habitants pourront inscrire leurs plus intimes confidences sur des cartes qu’ils accrocheront, anonymement, sur les faces intérieures des lettres. «Au soir du cinquième jour, la population se réunit et on brûle le tout», conclut Dan Acher. Qui n’en a pas fini d’enflammer les villes: il confie avoir 200 idées qui dorment encore dans ses tiroirs.


CinéTransat, Perle du lac à Genève. Jusqu’au 19 août. www.cinetransat.ch

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