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Le roman nous emmène dans la banlieue de Cleveland – en plein déclin industriel –, pendant l’hiver 2011.
© The Washington Post/Getty Images

Livres

Dan Chaon tisse la toile d’un passé omniprésent

L’auteur américain hanté par le thème de l’adoption plonge dans l’inconscient d’une humanité livrée à ses démons. En ressuscitant la tragédie familiale d’un psychologue, «Une douce lueur de malveillance» escorte le lecteur dans un cauchemar où la superstition le dispute à l’aveuglement

Quand il était gosse, Dan Chaon aimait se calfeutrer dans les songes. Il était somnambule, sans doute un peu mythomane, et, lorsqu’il esquissa ses premières nouvelles, il les plaça d’emblée sous le signe de cette «inquiétante étrangeté» dont parle Freud. Dans les histoires qu’il raconte, on devine également une blessure, un manque, un vide à combler, comme s’il avait perdu une part de lui-même à sa naissance, à tout jamais engloutie dans les sables mouvants du passé: élevé par des parents adoptifs dans une ferme du Nebraska, il s’est mis à écrire très tôt afin de pallier cette carence affective et de s’inventer des doubles protecteurs.

«Ce problème de l’adoption, on le retrouve dans tous mes livres. J’y mets volontiers en scène des êtres qui me ressemblent: ils ont le sentiment que d’autres identités, d’autres possibilités existent et ils s’escriment à les trouver, malgré les obstacles», explique Dan Chaon, que l’on a découvert grâce à un recueil de nouvelles traduites chez Albin Michel en 2002, Parmi les disparus. On y rencontre des personnages coupés en deux, des hémiplégiques de l’âme qui cherchent désespérément leurs reflets dans les miroirs et qui se façonnent des alter ego provisoires pour se donner l’illusion d’exister. Minés par la certitude que leur vie n’est que mensonge, ils luttent pour savoir quel est leur vrai visage, derrière leurs masques provisoires.

Hostilité sourde

Après deux romans remarquables – Le livre de Jonas et Cette vie ou une autre, traduits chez Albin Michel –, voici Une douce lueur de malveillance. Un récit à la construction complexe, avec des intrigues qui se croisent, une chronologie éclatée, des emprunts aux découpages pratiqués par les cinéastes, des voix qui se font écho, des personnages confrontés aux mêmes énigmes à travers le temps, sur fond d’adoption – la question qui hante Dan Chaon de roman en roman.

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Nous sommes dans la banlieue de Cleveland – une ville en plein déclin industriel –, pendant l’hiver 2011. Dustin Tillman, 41 ans, est psychologue. Depuis qu’il a arrêté de fumer, son cerveau se brouille. Il a l’impression que le monde est devenu plus hostile et qu’il en émane «une douce lueur de malveillance». Bientôt, son épouse va mourir d’un cancer et l’un de ses deux fils ne tardera pas à foncer dans le mur à cause de la drogue. Pour Dustin, l’avenir est une impasse.

Quadruple assassinat

Et s’il pratique volontiers l’hypnose avec ses patients, c’est une thérapie qu’il s’applique symboliquement à lui-même. Pour s’absenter de sa propre vie. Et, surtout, pour effacer les traces de son passé. Il y a une trentaine d’années, ses parents avaient adopté le jeune Rusty, 14 ans, un pervers, un garçon toxique et totalement détraqué qui se tatouait les bras avec la pointe de son compas et racontait au petit Dustin des histoires macabres, des horreurs sataniques, dont il n’allait jamais se remettre.

C’est à cette époque-là, en juin 1983, que le fragile Dustin fut plongé dans un autre cauchemar, bien pire, lorsque son père et sa mère, son oncle et sa tante furent sauvagement assassinés. Aux yeux de la police, Rusty était le coupable idéal et Dustin n’hésita pas à témoigner contre lui… Ce qui lui valut la prison à perpétuité, même si bien des incertitudes subsistaient sur ce fait divers sinistre qui avait défrayé la chronique.

L’emprise de la «panique satanique»

Mais, trois décennies plus tard, des tests ADN vont disculper Rusty, de quoi perturber un peu plus Dustin, qui s’attend à des règlements de comptes lorsque son frère adoptif est libéré de son centre de détention du Nebraska, à 48 ans. Voilà pour le fil rouge d’un roman dont l’intrigue se tresse peu à peu, dans les remous du passé. Avec d’autres énigmes qui surgissent sur ce théâtre d’ombres où il s’agira de démasquer l’auteur du quadruple massacre de juin 1983, lequel n’a cessé de façonner l’existence de Dustin, d’autant plus accablé que son fils toxico perd pied de jour en jour. Et les destins de bien d’autres personnages vont converger, en remontant jusqu’à une époque où l’Amérique était hantée par le diable – la fameuse «panique satanique» des années 1980.

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Profonde méditation sur la superstition et l’aveuglement, Une douce lueur de malveillance est un polar psychologique qui plonge dans l’inconscient d’une humanité aux abois. «Comment s’appelle cette sensation que l’on éprouve quand on est convaincu que le monde est condamné?» demande un personnage de Dan Chaon, qui a l’art de réveiller les fantômes pour les inviter au chevet des vivants, des êtres prisonniers de leur mémoire, et qui ne font jamais les bons choix. Comme le disent ces mots prémonitoires de La Fontaine, cités en exergue: «On rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter.»


Dan Chaon, «Une douce lueur de malveillance», traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Fournier, Albin Michel, 530 p.

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