Portrait

Dan Wechsler, le bourlingueur qui a «une vision planétaire» du septième art

A la tête de Bord Cadre films, ce producteur genevois racé défend un cinéma d’auteur international. Il sera présent au Festival de Cannes avec deux longs métrages

A la descente de son vélo, Dan Wechsler a un air de chasseur de coyotes. Une stature de cow-boy économe de ses mots. Et dans le regard, la mélancolie d’une prairie perdue. Ce producteur de cinéma genevois porte un patronyme romanesque. Un prénom qui sent les fraternités rugueuses, un nom aux racines lointaines, la Roumanie, confiera-t-il. Dan Wechsler, 46 ans, affiche depuis 2004 son goût des géographies fugueuses à la tête de sa société de production, Bord Cadre films.

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L’enseigne est discrète, mais les connaisseurs en vantent le flair et les paris gagnés. Chaque année, Dan Wechsler a ses matins de gloire, quand un de ses films est sélectionné pour un grand festival, Berlin, Venise, San Sebastian. Chaque printemps, Cannes lui fait de l’œil: dans dix jours, il y sera avec Cancion sin nombre de la cinéaste péruvienne Melina Leon – sélectionnée dans la Quinzaine – et The Whistlers (Les Siffleurs) du Roumain Corneliu Porumboiu.

«Ces deux œuvres correspondent à mon idéal: je vise des histoires originales, jamais des blockbusters.» Son embouchure: les festivals d’abord, cette scène où des films sont distingués, où ils peuvent espérer prendre leur envol, portés par la reconnaissance des professionnels.

D’où vient l’amour des toiles chez lui? Au Collège Claparède à Genève, il apprend à manier une caméra Super 8. Il y construit sa cinéphilie, grâce aux Journées d’études cinématographiques. L’excentricité de Peter Greenaway, de Drowning by Numbers en particulier, le subjugue. Tout comme l’esprit frappadingue de Jim Jarmusch. Mais à 19 ans, il est trop tôt pour boire à la même bouteille d’eau-de-vie qu’Aki Kaurismäki – un autre artiste qu’il vénère.

Le cinéma est un art collectif. Je suis un généraliste qui m’entoure de gens compétents pour qu’une fable s’incarne

Dan Wechsler

Dan veut bourlinguer. Pendant deux ans, il cahote en Amérique latine, de zigzags d’altitude en routes côtières, jusqu’à Punta del Diablo, ce village de pêcheurs uruguayen qui est son repaire. Quand il s’arrête, il lit Cent Ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez ou Le Voyage d’Anna Blume de Paul Auster.

Bobine du pudique. Au bistrot, il déploie son usage du monde avec la modestie d’un projectionniste de village. «Je suis revenu à Genève avec une réponse solide à mes interrogations. Je voulais faire des études qui me permettent d’être autonome.» Il fera HEC à Lausanne, puis enchaînera avec deux masters en audiovisuel. Il a 30 ans, l’âge où les rêves réclament leur dû. Avec son ami d’adolescence le cinéaste genevois Laurent Nègre, il crée Bord Cadre films.

C’est culotté, c’est remarqué. Fragile, premier opus de Laurent Nègre, sort de cette matrice en 2004. Marthe Keller y est bouleversante. «Je ne suis pas de ces producteurs qui ont une fortune, je lève des fonds en fonction de projets qui me passionnent.» Le cinéma en Suisse ne roule pas sur l’or, relève-t-il. «Sur les 40 millions que l’Office fédéral de la culture consacre au domaine, seulement 12 millions sont dédiés aux longs métrages de fiction, ce qui ne permet pas d’en produire beaucoup.»

Pas de lamento ici. Dan Wechsler a «une vision planétaire» du septième art. Il mène de front une dizaine de projets, en Islande, en Roumanie, au Pérou. Le continent du réalisme magique, cet art de défriser les cartésiens, continue de l’appeler. «Les scénarios y sont plus créatifs qu’en Suisse. Ce qui me touche, chez ces cinéastes, c’est comme ils reviennent sur l’histoire récente de leurs pays, comme ils cherchent des réponses aux questions qui les taraudent.»

Cerner l’énigme, la résoudre parfois. Tel serait l’axe du producteur Dan Wechsler. Son cap existentiel aussi. Elian et Ana, ses parents, arrivent en Suisse en 1975. Ils laissent derrière eux la Roumanie de Ceausescu. Elian est ingénieur en hydroélectrique, Ana a étudié la physique. Ils réinventent leur vie à Genève, dans le souci que «Dan et sa sœur aient le choix de leur avenir».

La fureur du puck

La bobine tourne encore, Dan a 16 ans à présent. Le puck obsède le collégien. Cinq fois par semaine, il met au supplice le gardien adverse, sous la bannière du Genève-Servette. Il joue aux avant-postes, deux ans en première équipe – le club est alors en ligue nationale B. «J’y ai appris que rien n’était jamais perdu, qu’avec la volonté, on peut arriver à tout.»

Sur la glace, il connaît cette joie-là, celle d’un destin qui s’écrit en bande. «Derrière les Kaurismäki et les Jarmusch, il y a des équipes soudées, au service d’un univers singulier. Le cinéma est un art collectif. Je suis un généraliste qui m’entoure de gens compétents pour qu’une fable s’incarne.»

Sur la Croisette, Dan faufilera sa carrure d’avant-centre de hockey dans la mêlée des rubis et des nœuds pap. Il négociera les contours d’un film à venir, pactisera avec un scénariste, un acteur ou un financier. «Je quitte toujours Cannes, Venise ou Berlin avec une feuille de route pour plusieurs mois.»

Après les feux de joie, il retrouvera en songe Punta del Diablo, cette pointe où il s’est juré de revenir. Puis il mettra le cap vers cet îlot des Cyclades où lui, son épouse photographe et leurs deux enfants goûtent à l’écume d’Ulysse.

Dan vient de s’éclipser. Et l’on se dit que les titres de sa filmographie, de Fragile au récent Les Oiseaux de passage, forment un rébus qui le définit. Au cœur de sa mappemonde, cette quête: la possibilité d’une île, poétique et sensorielle, sans pareille.


Profil

1973 Naissance en Roumanie.

1975 Arrivée de la famille Wechsler à Genève.

2004 Crée, avec son ami Laurent Nègre, Bord Cadre films.

2019 Présent à Cannes, dont il est un habitué, avec deux films.

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