Un coup de peinture est en train d’être passé dans la salle d’exposition. Couleur gris-vert, sobre, neutre. «Carcérale», nous dit-on. Et pour cause. Les œuvres de l’artiste lusitano-anglais Edgar Martins qui y sont présentées jusqu’au 28 novembre évoquent la détention. Titre: What photography and incarceration have in common with an empty vase. Il s’agit de la dernière exposition du Centre de la photographie Genève (CPG) sous la férule de Joerg Bader, maître des lieux depuis 2001. Ses programmations exigeantes et engagées ont contribué à poser la lumière sur le 28 rue des Bains.

Genève, qui souffre de la comparaison en matière de photographie avec d’autres cités romandes, a comblé une partie du retard. Succède aujourd’hui à Joerg Bader Danaé Panchaud, qui arrive du Photoforum Pasquart de Bienne, l’une des hautes institutions suisses consacrées au 8e art, ouvert en 1990 dans l’ancien hôpital de la ville. La jeune femme en était depuis 2018 la directrice et la curatrice, avec des accrochages axés sur les pratiques émergentes de l’image photographique contemporaine et ses usages vernaculaires et sociaux. On retiendra Narratives from Algeria (2020), travail de 30 photographes sur le passé colonial, les traces du quotidien, le Hirak – ou marches pacifiques «du sourire», chaque vendredi, pour appeler à de profondes réformes du pays. Aussi cet Human Territoriality, du Suisse Roger Eberhard, images des frontières à travers le monde, qu’elles soient récentes ou anciennes, un tracé en mouvement des territoires. «La photographie possède de multiples entrées, l’art, le studio, le reportage. J’aime avant tout son potentiel émancipateur, l’auto-expression, l’écriture de notre propre histoire», dit-elle.

«Faire quelque chose dans l’art»

Née en 1983, Danaé Panchaud est originaire de Bottens, dans le Gros-de-Vaud. Rien de génétique dans sa passion pour la photographie car elle a grandi dans un milieu paysan sans qui que ce soit alentours pour lui tendre un appareil. Des études universitaires ne l’attirent pas plus que ça, mais elle a envie «de faire quelque chose un peu dans l’art». Elle ne sait pas dessiner, la vidéo lui semble emplie de complexités. Elle s’inscrit en 2002 en photographie au Centre d’enseignement professionnel de Vevey et décroche un CFC.

Sur l’exposition «Narratives from Algeria»: Si l’Algérie nous était contée

Elle enchaîne alors avec un bachelor à la HEAD (Haute école d’art et de design de Genève) en arts visuels, axé sur la muséologie et le curatorial, intègre plusieurs institutions suisses, est chargée de recherche au Centre d’art contemporain Genève, rejoint le Musée de la main du CHUV, à Lausanne, le temps de co-curater une exposition sur l’histoire de l’anatomie depuis le XVe siècle. Elle gérera aussi les relations publiques au Mudac (Musée de design et d’arts appliqués contemporains de Lausanne), collaborera avec la galerie SAKS à Genève.

Séjour londonien

«Celle-ci n’existe plus, elle était très dynamique avec beaucoup de jeunes artistes de Suisse et d’ailleurs. J’ai été la commissaire de plusieurs expos», rappelle Danaé Panchaud. En 2016, elle passe une année à Londres à l'université de Birkbeck, étudie les problématiques sociales et politiques liées aux musées, obtient un master en muséologie. Son CV s’étoffe, et c’est tout naturellement que le Pasquart de Bienne la sollicite. Elle y promeut la scène émergente. Une jeune femme à la tête de cette institution, pas une première: elle a succédé à Nadine Wietlisbach, à peine plus âgée qu’elle.

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Rappelons aussi que le Musée de l’Elysée à Lausanne, qui vient d’être renommé Photo Elysée en vue de son déménagement sur le site de Plateforme 10, est dirigé depuis 2015 par Tatyana Franck, née en 1984. La photographie, qui affronte sa crise d’adolescence avec la révolution numérique, salue ce coup de jeune. Danaé Panchaud est en phase d’installation au Centre de la photographie Genève, période jamais aisée d’autant plus que de gros travaux sont agendés avec les rénovations du Mamco et du Centre d’art contemporain, et donc du CPG. Il faudra passer par des programmations hors les murs. «Je souhaite montrer des contenus que l’on ne voit pas ailleurs, promouvoir la diversité, réagir à l’actualité, encourager les débuts de carrière», résume-t-elle. Elle a bien entendu suivi de très près la biennale No’Photo, qui s’est achevée ce week-end (certaines expositions restent visibles plus longtemps). Quatre-vingt photographes ont investi une vingtaine de lieux. Un éclatement forcément inspirant.