Critique: Montreux Jazz Festival

D’Angelo, la musique est un fleuve

Soul Le patron soul a donné à Montreux un concert d’une beauté convulsive

Quincy Jones est entré plusieurs fois sur scène, cette année encore, pour ouvrir les concerts. Il raconte en général qu’il a rencontré l’artiste en question «avant l’électricité», qu’il est «un frère d’une autre mère» et qu’un musicien ne donne jamais davantage que ce qu’il est «en tant qu’homme». Quelques banalités par le plus grand producteur de l’histoire, cela ne se boude pas. Mais avant D’Angelo, c’est autre chose. Il a revêtu sa veste striée de bleu ciel et de blanc. Il parle de «Brown Sugar», de «Voodoo» et de cet album de conquête tardive: Black Messiah. Quincy est acclamé. Celui qui a fait venir le hip-hop à Montreux, allume un feu qui ne s’éteint que beaucoup plus tard, en coulisse. Dans ce face-à-face où deux âges de la musique africaine-américaine se partagent le témoin.

L’amplitude du retour

On avait parlé de ce retour. En février, le jour même de son 41e anniversaire, D’Angelo avait ouvert sa tournée à Zurich. On avait dit la jubilation enfantine de ce come-back après quinze ans, l’appétit étourdissant de ce groupe (Chris Dave à la batterie, Jesse Johnson à la guitare, Pino Palladino à la basse, dix autres). Un orchestre à la Miles Davis en ce qu’il concentre, dans un «Ocean’s Eleven» du funk salace, certaines des plus grandes forces individuelles de son temps. Cinq mois plus tard, rien n’a changé. Tout s’est affiné. D’Angelo n’est pas revenu de ses atermoiements, de ses procrastinations, de son exil intérieur pour qu’on regrette son passé. D’Angelo, l’icône soul du nouveau siècle, n’est pas Sly Stone réapparu sur scène pour exposer ses neurones brûlés. D’Angelo est revenu pour lever une armée qu’on ne songerait pas même à défier.

Quand la tension désarme

Ce concert essore tout. Les vieux morceaux, les nouveaux, de cette musique noire qui prend Marvin Gaye pour un chaman des bayous, Otis Redding pour un faiseur de pluie dans le désert. Des filiations, des rapts qui situent d’emblée cette musique parmi les plus insolentes leçons d’histoire qu’on ait données à Montreux. Il y a une tension ce soir qu’il n’y avait pas à Zurich. Il faut attendre «Sugah Daddy» pour que chacun se désarme, que la salle se livre. Ce n’est pas Prince dont les tubes sont là pour asseoir le doute. D’Angelo ne mise que sur la concrétion, le béton brut de ses pulsations, la nébuleuse d’un swing qui se situe toujours deux pieds au-dessus des attentes. Sa musique est pure exigence.

La vengeance d’un roi

Alors, au bout du bout, après avoir déconstruit instrumentiste par instrumentiste la sensualité rêche de son hymne «Untitled», après avoir balancé les bras de gauche et de droite sur le refrain «How Does it Feel», après que la scène s’est vidée et que D’Angelo à plusieurs reprises s’est effondré en sanglots, il se retrouve seul. Il fait quelque chose qu’il n’avait jamais fait avant. Sur un clavier de vitesse, face à un microphone qui ne demande que cela, il entame «Que Sera, Sera». On ne pense pas à Doris Day, on pense à la version de Sly Stone justement. «Ce qui arrive, arrive», après une introduction d’orgue d’église. Cette nuit, D’Angelo venge toutes les résurrections ratées, il venge Sly Stone; il rappelle que la musique noire est un fleuve qu’aucune écluse ne saurait contenir.