Classique

Daniel Barenboim, au-delà du piano

En récital lundi à Genève, le musicien a offert un concert mémorable

On avait presque oublié que le piano, c’était aussi ça. Une extraction sonore au-delà des contraintes du clavier et des marteaux. Une pensée musicale tendue à l’extrême, engagée sur chaque note dans une architecture magistrale. Un jeu qui a digéré toutes les formes et les exigences de l’expression instrumentale. Des sonorités suspendues dans l’éther des résonances et des fanfares dressées en déferlantes.

Après deux heures trente d’un programme haletant, avec deux bis de taille (Nocturne Op.27 no 2 de Chopin et Paraphrase de Rigoletto de Liszt), Daniel Barenboim signifie tranquillement que tout a été dit en poussant la banquette sous son instrument personnel.

Griffé à son nom, cordes décroisées et touches affinées, le grand «Barenboim» noir laqué se tait enfin. Dans la salle et sur scène, l’audience est sonnée. En apesanteur. C’est que ce qui s’est produit est rare.

L’élite des directeurs musicaux

Le pianiste a redonné tout son sens à l’instrument roi. Sa phénoménale dimension orchestrale comme son infinie digitalité. Derrière le pianiste, l’immense chef est bien là. Après une brillante carrière de soliste, Daniel Barenboim s’inscrit depuis plusieurs décennies dans l’élite des directeurs musicaux. Il a tout assimilé.

L’intimité et la distance qu’il instaure avec les touches, ou le survol parfois glissant qui émaille certains traits techniques, ne sont pas que le fruit de la maturité. Ils traduisent aussi une vision globale des constructions des œuvres et une écoute fine de chaque plan. De l’harmonie à la mélodie, les doigts, tels dix instruments aux couleurs particulières, tissent un grand ouvrage. Et touchent avec délicatesse la moindre intention des compositeurs.

Beethoven y bouillonne, Mozart y frissonne

Comment ne pas succomber à son Schubert si hypersensible et rêveur? Comment ne pas s’émerveiller de ne ressentir aucune de ses fameuses «divines longueurs», chaque thème rejoué ne se voyant jamais répété mais recomposé. L’équilibre tendu entre les Sonates D 664 et D 959 tiennent du miracle. Beethoven y bouillonne, Mozart y frissonne, Wagner y pousse.

Les rubatos sont libres, les chants dégagés en finesse, les nuances étirées en rubans et le romantisme gonflé d’affection. Quant à Liszt, Barenboim le libère de ses carcans pianistiques pour lui rendre son extraordinaire potentiel symphonique. Après les noires Funérailles des «Harmonies poétiques et religieuses», la diabolique Mephisto-Valse no1 atteint des sommets hallucinatoires. Le tout mené dans une virtuosité fluide et joueuse de feux follets insaisissables. Et une puissance épaisse de coulées de lave. Stupéfiant.

Publicité