Il n’en manque pas une. C’est ce qu’on appelle le métier sans doute. L’humoriste Dieudonné s’est fendu la semaine passée d’un «Je me sens Charlie Coulibaly.» La saillie a choqué en France: il sera jugé pour «apologie du terrorisme.» A Lausanne où l’acteur doit jouer ce week-end et lundi «Une bête immonde», ce pavé a heurté. Depuis jeudi passé, les autorités de la ville ruminent face au dilemme: interdire les représentations au risque d’alimenter le discours de ceux qui estiment qu’en matière de liberté d’expression il y a deux poids deux mesures; autoriser le spectacle et passer pour laxistes auprès de certaines associations antiracistes. Par la voix de son Syndic Daniel Brélaz, la municipalité a tranché lundi: «Nous avons dit oui, à condition que soit respectée la cohabitation équilibrée des cultures qui nous distingue.»

Avez-vous envisagé d’interdire les représentations de «La Bête immonde»?

Daniel Brélaz: Oui, au vu de ce qui se passe en France. Nous avons analysé scrupuleusement la situation du point de vue du droit suisse. Jeudi, lors d’une première réunion, nous avons conclu que nous ne pouvions pas trancher. Nous nous sommes revus vendredi, puis encore lundi, cette fois avec l’organisateur. Nous sommes convenus qu’il n’y avait pas de raison légale pour interdire.

Avez-vous subi des pressions en amont?

Pressions, non. Nous avons reçu une vingtaine de lettres et mails s’émouvant de la déclaration de Dieudonné «Je me sens Charlie Coulibaly.» Des juifs estiment, et on peut les comprendre, que par un tel slogan l’humoriste condamne le meurtre des journalistes, mais pas celui des juifs du super-kacher. Il se défend bien sûr d’une telle interprétation. Mais c’est un spécialiste de l’ambiguïté.

Pourrait-il être poursuivi en Suisse pour ce propos?

Au vu de la législation suisse, une plainte ne déboucherait sur rien.

Prévoyez-vous un dispositif particulier?

Nous avons l’habitude à Lausanne de ce type d’événement. S’il doit y avoir une manifestation devant Beaulieu, elle sera digne, je n’en doute pas. Mais il y aura des mesures de sécurité particulières et supplémentaires dont une partie du coût sera pris en charge par l’organisateur.

Et à l’intérieur, qui est habilité à constater une éventuelle infraction aux normes antiracistes?

Deux inspecteurs de police assisteront à la représentation. On espère que le procureur pourra faire aussi le déplacement. Le spectacle sera de toute façon filmé, ce qui permettra à l’autorité judiciaire de visionner les passages litigieux s’il y en a.

Si vous deviez résumer votre ligne?

Nous sommes pour la liberté d’expression et contre l’abus de droit. Je vous rappelle qu’en décembre 2010 le Tribunal fédéral a confirmé la décision du tribunal administratif de Genève qui avait estimé que la Ville de Genève avait violé la liberté d’expression en refusant de louer une salle à Dieudonné. En France, «La bête immonde» s’est joué près de 70 fois sans incident avant les attentats du 7 et 8 janvier. Notre grand souci est que ce spectacle ne porte pas atteinte à ce qui caractérise Lausanne, la cohabitation heureuse des cultures.

Irez-vous voir le spectacle?

En aucun cas. Je ne me reconnais pas dans ce style d’humour, mais je respecte ceux qui l’apprécient.