Bande dessinée

Daniel Ceppi livre une histoire à clés

Le dessinateur genevois réunit les personnages de ses deux séries pour une enquête particulièrement sordide dans son quartier de Plainpalais

Aux dernières nouvelles, Daniel Ceppi et Stéphane, son alter ego de papier, se débattaient dans un imbroglio à forte connotation géopolitique en Asie centrale. C’était il y a cinq ans, dans Le Piège ouzbek. Avec son héros, voici le dessinateur de retour à Genève, où il campe une intrigue très noire dans un album à la couverture et au titre énigmatiques, Lady of Shalott. Le titre d’un poème et d’un tableau anglais du XIXe siècle…

L’action se déroule essentiellement dans les rues et les bistrots de Plainpalais, le quartier où Ceppi vit depuis des décennies, après être né et avoir grandi à Carouge. Le dessinateur genevois a fait la route et s’est immergé à plusieurs reprises en Asie notamment, où il a puisé matière à scénarios fortement documentés et vécus. Mais il finit toujours par revenir dans sa ville, à laquelle il est très attaché. Son ancrage y est fort: comme pour tous ces écrivains voyageurs suisses, ses compagnons en littérature ou en bande dessinée, c’est son port d’attache, sa boussole.

Corps mutilés comme des tableaux

Pour démêler une énigme particulièrement sordide, Ceppi va associer Stéphane Clément, son héros de toujours, aux policiers de la Brigade des enquêtes réservées, protagonistes de sa série la plus récente, CH Confidentiel. «C’était pratique, j’avais sous la main une équipe policière que mes lecteurs, en général fidèles, connaissent, explique le dessinateur, pourquoi inventer de nouveaux personnages, leur fabriquer un passé, une personnalité?»

La découverte au fil des jours de plusieurs corps, certains mutilés post mortem, maquillés, mis en scène avec précision et sophistication, exhibés, déroute les enquêteurs. D’autant qu’un festival de tableaux vivants, la mise en scène d’œuvres célèbres avec des acteurs, est sur le point d’être inauguré. La piste se précise quand Cynthia, la compagne anglaise de Stéphane et spécialiste en art, qui arrive à Genève pour l’ouverture de cette manifestation, identifie les scènes macabres. Il s’agit de reconstitutions de tableaux connus, de Picasso, Egon Schiele, Francis Bacon notamment…

Tous considérés comme décadents par certains, et c’est un ressort primordial de l’histoire. Qui se révèle être motivée par une soif de vengeance inextinguible dont l’origine remonte à des événements qui s’étaient déroulés quarante ans auparavant aux Beaux-Arts. Pile l’époque où Ceppi lui-même y a étudié, sortant premier de sa promotion en 1971.

Vrai à 80%

De son côté, Stéphane est témoin de l’agression de l’oncle de son copain Momo, qui tient un bureau de tabac dans le quartier et qui succombera à ses blessures. Ancien élève lui aussi des Beaux-Arts, il venait d’écrire ses souvenirs sur ses années d’études, qui permettront à l’enquête d’avancer. Momo est inspiré d’un vrai Momo, copain de Ceppi: «Et son père était le buraliste de ce kiosque, où j’avais déposé 20 exemplaires de la première aventure de Stéphane, Le Guêpier, sans être jamais allé récupérer l’argent de la vente. Il m’a rappelé bien plus tard qu’il me devait 100 balles, je lui ai dit de me donner un paquet de clopes pour solde de tout compte!»

C’est donc une histoire à clés, que les initiés pourront retracer. «Le carnet scolaire que je montre est le mien. Ce que j’évoque est vrai, à 80%, souligne Ceppi, les brimades subies par certains étudiants, les chaudes soirées en toge organisées chez un modèle femme de l’école, les principes d’enseignement diamétralement opposés des profs successifs… même si je concentre certains faits sur un seul personnage.»

Coup de fil d’un inconnu

Et Lady of Shalott dans tout ça? «J’utilise en la dramatisant une autre anecdote des Beaux-Arts, note Ceppi: pour son travail de fin d’études, un Anglais d’une autre classe a réalisé un court-métrage sur les bords du Rhône, au Moulin de Vert. La barque dans laquelle une étudiante s’était installée a chaviré, prise dans les remous au passage d’une péniche. Mais dans la réalité, l’affaire s’est achevée sur un simple bain forcé, et non une noyade comme dans ma BD! J’avais besoin d’une femme seule dans une barque, le tableau de John William Waterhouse peint en 1888, que j’avais vu dans un livre, fonctionnait pile-poil pour illustrer la scène. J’ai redessiné la toile pour la couverture en y ajoutant en arrière-plan une marine que j’ai peinte récemment au bord de l’Atlantique.»

Le point de départ du scénario est le coup de téléphone d’un inconnu reçu par Ceppi: «Je n’ai pas eu le réflexe de noter son nom, mais il me demandait des renseignements et des anecdotes sur ma classe aux Arts déco, ça m’amusait et me replongeait dans cette période. Nous avons parlé plus d’une heure. Finalement, ça m’a intrigué et je me suis dit que je pourrais en tirer un scénario. D’ailleurs, j’ai intégré ce coup de fil dans l’histoire.» Chez notre auteur, la fiction est toujours étayée par la réalité, y compris personnelle.

Scénario au repos

Quand il s’attaque à un nouveau scénario, il l’écrit librement, un peu comme un roman, sans penser à la bande dessinée. C’est l’étape qu’il préfère, avec les repérages: «Je fais de la littérature dessinée, avec des récits qui ne se lisent pas en vingt minutes et qui demandent un effort et de l’attention de la part des lecteurs.» On sent d’ailleurs dans son trait une sorte d’impatience rugueuse, conséquence peut-être du rôle secondaire qu’il attribue au dessin.

Ensuite, il laisse reposer son travail pendant un ou deux ans, voire plus, pour le reprendre plus tard avec un regard neuf, le retravailler, l’adapter, ou l’écarter s’il ne fonctionne plus. En 2010 déjà, à la sortie de L’Engrenage turkmène, il traçait pour Le Temps les grandes lignes de ce qui allait devenir huit ans plus tard Lady of Shalott: une histoire se déroulant dans les milieux de l’art à Genève, entièrement écrite dans sa tête, mixant des éléments de Stéphane Clément et de CH Confidentiel (LT du 29.01.2011).

L’Eléphant dans la canette

Daniel Ceppi apporte tout de même un soin attentif à son dessin. A l’instar d’Hergé, il redessine entièrement ses trois premiers albums quand ils sont réédités en couleur. Et, s’appuyant sur la vraie vie, la documentation et l’enquête sont capitales pour lui: «A partir du moment où tu situes les lieux ou le contexte, la réalité des choses est primordiale, il faut que ce soit précis. Quitte à trouver des aménagements pour les besoins de l’histoire, ou rester plus vague sur certaines localisations: une villa et une boucherie désaffectée censées être situées dans la périphérie genevoise proviennent de repérages près d’Arcachon…» Décidément, dans ses scénarios, Ceppi est vraiment comme chez lui.

Dès la première case de son premier album, Le Guêpier, paru en 1977, le Genevois dessine une vue plongeante très précise sur le bas du Bourg-de-Four et le Palais de justice genevois, très précisément documentée. Pratiquement tous les albums de Ceppi s’ouvrent sur une case architecturale, un paysage urbain, un immeuble, une rue qui situent l’action (une page muette entière même dans CD Corps diplomatique).

Dans Shalott, c’est L’Eléphant dans la Canette, l’ancien bistrot L’Equipe, au bord de la plaine de Plainpalais, qui campe le décor. «J’adore dessiner une Genève qui n’est pas celle des touristes. Je suis le seul – ou un des seuls dessinateurs réalistes – qui traite de ma ville et j’ai le bonheur de bien la connaître. J’ai choisi ce coin que j’adore, où je peux jouer sur les clins d’œil et aller faire des photos dans l’arrière-boutique de l’épicerie italienne ou l’arrière-cour du Café de la Paix…»


Daniel Ceppi, «Lady of Shalott», Le Lombard, 58 p.

Exposition de planches originales de l’album au restaurant La Maison Rouge, 17, rue des Noirettes à Carouge, jusqu’au 31 juillet.

Publicité