Leur son est unique: boyaux, cuivres enfumés, bois craquant. L'ensemble Concerto Köln, installé dans l'église de Saanen pour le premier week-end du Festival Menuhin, a donné la mesure de ses horizons: orageux, larges, protéiformes. Il n'en fallait pas moins pour faire sa place au fantôme de Beethoven. Il y a des tics, bien sûr, identifiables dès le Triple Concerto donné vendredi: attaques virulentes, tachycardie, accents graves et aigus. Ce n'est qu'une préface avant l'arrivée d'un échevelé à la mine timide, qui concentre ses sarcasmes au bout des phalanges: Uri Caine, privé de pianoforte pour en avoir, paraît-il, cassé quelques-uns de trop, démonte les Variations Diabelli sur un demi-queue.

Le volume étouffe, l'église de Saanen n'est pas un temple pour jazzman. Mais on reste soufflé. Pas par le toucher – Caine s'en moque visiblement – ni par l'échange entre l'orchestre et le pianiste, qui évoque parfois Babel. Caine remplit tout, remplit trop, mais dans le bric-à-brac de son harmonisation brocanteuse, la liberté se réinvente de mesure en mesure. Wagner est posté dans une ligne mélodique, entre les passages-éclairs de la 9e Symphonie, de la Sonate au clair de lune, et les ragtimes d'une Amérique déjà ancienne. Les Variations Diabelli sont pour le pianiste le grand cirque des acrobaties référentielles. Caine est new-yorkais. Ce n'est pas une donnée géographique, c'est ici une façon de croiser les langues, les fracas, les histoires, jusque dans une partition réinventée.

Samedi, autre mise en scène du combat fertile. On revient à l'année 1805: face à face dans un même concert inventorié par les annales, il y avait Beethoven grimant Bonaparte dans L'Héroïque, et Anton Eberl, qui lui volait les suffrages critiques avec une symphonie. Proximité frappante, et découverte d'un vrai souffle chez cet Eberl bouté depuis hors du panthéon. Pourtant, à Saanen tout a été relégué au second plan, même L'Héroïque, après un des plus beaux Concerto pour violon (de Beethoven toujours) jamais entendus. L'Allemand Daniel Hope, en cela voisin de Uri Caine, phagocyte le matériel tant remâché. Il le réinvente, en sort tout le jus. En étirant le mouvement lent jusqu'à la quasi-arythmie d'une méditation suspendue, en faisant plier le crin sous une cadence qui tire vers le bleu d'un free jazz émacié. Pour prouver l'évidence d'une musique dite classique à qui le statut enfin admis de standard ouvre toutes les portes contemporaines.

Festival Menuhin de Gstaad, jusqu'au 9 septembre. Loc. 033/ 748 83 33. http://www.menuhinfestivalgstaad.com