Au fond d'un sous-sol, dans un ranch perdu du Texas, il a pensé être John Lennon. Il y a cru sincèrement, au point que ses nuits - une multitude d'heures noires - étaient accaparées par le tripotage des chansons des Beatles, par la dissection au piano de leurs structures, par le jeu mathématique des permutations et du collage de fractions de mélodies du fab four. A 18 ans, l'obsession s'affichait déjà dans son esprit.

Quelques années plus tard, à l'aube des années 1980, Daniel Johnston noircissait des dizaines de cahiers de fantasmes et peuplait sa musique d'une multitude de démons, ceux qui ont fait de sa vie un nœud d'énigmes et de mystères. A bientôt trois décennies de ces balbutiements, le chanteur américain est devenu une icône, un personnage culte dont plusieurs artistes du passé et du présent comme Nirvana, Sonic Youth, Sparklehorse ou Sebadoh se réclament. Et il fait aussi un retour, inattendu, sur les scènes du monde, ce qui tient du miracle.

Comment sera-t-il sur celle de PTR, à l'Usine de Genève, où il se produit ce soir? Réussira-t-il à se rendre intelligible, à partager sans souffrir son monde imaginaire? Ces questions sont de mise. Car évoquer le parcours de Daniel Johnston c'est passer par ses tourments, c'est parler d'une maladie psychique qui lui a valu plusieurs années d'enfermement. Maniaco-dépressif, le chanteur a fusionné comme peu d'autres son art aux expériences d'une vie troublée. Dès ses débuts, les bricolages qui sortaient d'un studio improvisé chez lui, transcrivaient son quotidien avec un soin décoiffant du détail. Il était question, dans ces chansons déglinguées et poétiques, de superhéros (Hulk, Capitain America), de fantômes (Casper), de luttes entre le bien et le mal et d'histoires d'amour qui dépassaient rarement le stade de l'incubation.

Daniel Johnston enregistrait sa musique sur cassettes et distribuait à qui les voulait bien ses morceaux fragiles et émouvants, habités à chaque instant par un sentiment d'urgence et d'angoisse qui noue le ventre de l'auditeur. La gente féminine était la première cible de ses compositions, de ses drôleries involontaires qui sentaient souvent l'absurde. Une tactique conquérante? Pas vraiment. Une fille s'approchera certes de lui, alors qu'il gagne sa vie en vendant des hamburgers, mais elle finit par lui préférer un croque-mort. Sa chanson «My Babe Care for the Dead» en porte les stigmates.

L'importance du chanteur se révèle ailleurs. Dans les cercles restreints du rock indépendant américain, tout d'abord, où il perce à partir de la fin des années 1980. Parce que les cassettes font entre-temps parler d'elles, elles passent de main en main et donnent un nouveau souffle à la scène d'Austin. Puis, elles se propagent sur un territoire plus large et le bouche-à-oreille arrive jusqu'aux antennes de MTV. La chaîne décide alors de faire le récit d'enregistrements comme Hi, How Are You ou Songs of Pain. Des recueils qui mélangent pop et folk, qui font des clins d'œil au blues et catapultent Johnston dans la mythologie de l'underground américain. Ces objets finissent par faire de lui le père involontaire du Lo-fi, mouvance musicale qui a érigé en dogme le dépouillement des moyens.

Daniel Johnston a toujours soutenu que son rêve était d'enregistrer dans un véritable studio. Pourtant, lorsqu'il abandonne son biotope naturel, dans le sous-sol du ranch, il est perdu, il s'égare artistiquement (l'album Fun, en 1994 ne convainc pas grand monde), il craque sous la pression d'une industrie du disque impitoyable et finit par disparaître durablement des scènes. On le savait accroché au dessin, un dada qu'il n'a pas cessé de cultiver et qui lui a permis de survivre. Il est revenu au piano et à la guitare en pensant peut-être encore à John Lennon.

En concert ce soir, PTR de l'Usine, pl. des Volontaires 4 à Genève à 21h. Rens. http://www.ptrnet.ch