C’est la silhouette minuscule de Nina, «l’autre Libeskind» comme l’ont surnommée les médias américains, que l’on aperçoit en premier. Nina, le bras droit, le versant «politique» du Studio Libeskind, la femme du célèbre architecte newyorkais Daniel Libeskind, qu’il a rencontrée dans un camp de vacances pour enfants de déportés, alors qu’il n’avait pas vingt ans. C’est vers elle que, plus tard, tandis qu’il donnera une conférence à la Maison de l’Architecture de Genève devant un parterre de 400 personnes, il ne cessera de tourner les yeux, comme pour chercher son approbation. Et puis, c’est la voix de l’architecte star – l’accent polonais est intact, le débit rapide, léger cheveu sur la langue – qui résonne et qui happe. Lunettes stylisées aux branches rouges, santiags caramel, costume noir, l’homme de 69 ans arrive tout juste de Berlin, tend une main ferme et arbore un large sourire, dont il ne se départira à aucun moment.

Souvent qualifié de déconstructiviste («à tort», nous expliquera-t-il), son esthétique architecturale reste éminemment reconnaissable: bâtiments fragmentés, géométriques, angles aigus; style théâtral, ancré dans la narration et la métaphore. Une certaine violence se dégage de ses constructions hautement émotionnelles qui, sans cesse, se réfèrent à l’histoire et empruntent à la philosophie de Jacques Derrida comme au Constructivisme russe du début du XXe siècle.

Jeune prodige en musique né à Lodz, en Pologne en 1946 de parents survivants de la Shoah, il émigre à onze ans en Israël, puis arrive à treize ans à New York. Il étudie la science, puis l’architecture et dévoue les vingt premières années de sa carrière à l’enseignement académique. La célébrité viendra avec sa première construction, qui sort de terre alors que Libeskind a déjà 53 ans: le Musée juif de Berlin. La vie de l’homme, comme son travail, semble épouser les soubresauts de l’histoire occidentale: l’une de ses plus célèbres missions a été d’être l’architecte du plan directeur du nouveau site du World Trade Center de New York, détruit lors du 11 septembre 2001. Non sans écueil. Interview.

Enfant, vous étiez un accordéoniste prodige. Vous affirmez que votre métier d’aujourd’hui et votre passion d’alors sont intimement liées. L’architecture serait-elle donc la continuation de la musique par d’autres moyens?

A dire vrai, cela a été mon destin de jouer le mauvais instrument. Après guerre, la Pologne n’était pas en endroit facile pour les Juifs. L’antisémitisme était si fort que mes parents eurent peur de faire passer un piano dans la cour de notre immeuble, ils ne voulaient pas déranger les voisins, il fallait se faire tout petits, raser les murs… Ils ont donc décidé de m’offrir un «piano caché dans une valise», un accordéon. J’ai beaucoup aimé en jouer. Mais j’ai rapidement fini par atteindre les limites de l’instrument. Cela a été une chance. Sans cela, je ne serai sans doute jamais devenu architecte. La filiation entre musique et architecture va bien au-delà d’un lien métaphorique. Les mécanismes – l’infrastructure même – de ces deux domaines sont similaires: tous deux trouvent leur origine dans une énigme, dans une geste poétique; tous deux se jouent in fine dans un champ intersubjectif, où le public a un rôle essentiel. Et il y a quelque chose de l’ordre de la performance. Les deux s’adressent à l’âme humaine. Bien sûr que la technologie, la technique, sont essentielles, mais l’émotion demeure primordiale.

Votre «réussite» est arrivée sur le tard. Votre premier bâtiment le Musée Juif de Berlin a été ouvert alors que vous aviez déjà 53 ans. Vous a-t-il fallu composer avec la frustration?

Oh, aucunement. J’ai adoré être professeur, j’aime dessiner, je ne me lasse jamais de conceptualiser. Il n’y a jamais aucune urgence, vous savez. La vie est une aventure, il s’agit d’essayer des possibles. Je n’ai jamais compris les personnes qui se fixaient un but précis à atteindre coûte que coûte. Je conseillerai plutôt de ne pas avoir de but, de suivre son propre chemin, de ne surtout pas se laisser influencer par la norme. La trajectoire de chacun est unique. Qui aurait pu prévoir ma vie?

Les femmes! Elles ont joué et jouent encore un rôle primordial dans votre existence. D’abord votre mère, Dora, puis votre femme, Nina.

C’est vrai! Ma mère était une femme très sage. Elle a travaillé dur, dans une usine notamment, a survécu à l’Holocauste. J’aimais dessiner, j’étais dans mon monde. Ma mère qui venait d’un milieu hassidique, une obédience dont la philosophie est d’être utile à la société, de servir les autres, m’a un jour dit: «Tu veux être artiste? Deviens architecte. Tu auras un métier civique, tu construiras, et tu pourras toujours le faire avec art…» Et, j’ai rencontré Nina, ma femme. Elle joue un rôle fondamental dans ma vie et dans mon travail. Ce n’est pas une femme de l’ombre, elle est un partenaire essentiel du Studio Libeskind. A cela s’ajoute la CEO de notre Studio, qui est aussi une femme, Carla Swickerath.

Vous avez beaucoup construit de musées: Berlin, San Fransisco, Copenhague, Dresde, Toronto, Manchester, le Mémorial du World Trade Center… On vous a reproché d’être un «architecte mémoriel».

Mais je ne rejette pas du tout ce qualificatif. Trop de gens assimilent la mémoire à la sentimentalité. Or, sans mémoire, point de futur. Je suis résolument tourné vers l’avenir et mes projets parlent du monde actuel, en tenant compte de l’histoire. Sans cela, quoi? Une architecture «Alzheimer», qui serait du non-sens? Cela ne m’intéresse pas. J’ai récemment construit ma première maison privée, dans la campagne du Connecticut, pour un couple. J’ai pensé aux Indiens d’Amérique qui vivaient sur cette terre là, j’ai pris soin de me plonger dans l’histoire, dans l’esprit du lieu. Ces choses invisibles me sont fondamentales.

La narration est, dites-vous, à la base de votre travail.

L’architecture est un langage. Je crois que toutes les constructions racontent une histoire. Elle est parfois courte, certes, parfois absurde. Mais les être humains sont en quête de sens, la narration est propre à notre condition, oui, elle est à la base de mon métier.

Avec Zaha Hadid, Frank Gehry, Peter Eisenman ou le Suisse Bernard Tschumi, vous avez été, à la fin des années 80, désignés comme des architectes «déconstructivistes». Cette «tradition» est-elle toujours aux prises avec le monde contemporain? Vous en êtes-vous éloigné pour évoluer?

Le terme déconstructivisme ne devrait pas être appliqué à l’architecture, moi-même je ne l’ai jamais utilisé. Il est lié au domaine de la philosophie, voire à celui du droit, mais en ce qui concerne mon domaine d’activité, je le trouve problématique. L’architecture, c’est construire quelque chose. Il s’agit avant tout de faire. Bien sûr, Jacques Derrida, que j’ai eu la chance de connaître personnellement, expliquait qu’après les cataclysmes qu’ont été l’Holocauste et Hiroshima, le monde a radicalement changé. Et l’architecture avec lui. Alors, oui, comme bien d’autres domaines, mon travail reste marqué par ces événements sans précédents.

Vous êtes très connu. Emily Dickinson, une poétesse que vous aimez beaucoup je crois, a écrit: «La célébrité est une abeille. Elle un chant. Elle a un dard. Ah, elle a aussi une aile.» Comment vivez-vous votre célébrité?

Prêter attention à la célébrité serait une folie. Elle n’est rien d’autre qu’une prison. Il faut se concentrer sur son travail. Il faut accomplir son devoir, rester droit, suivre sa route. Le reste n’est qu’accessoire, volatile, oui, sans intérêt.

Vous avez été un immigrant, vous incarnez en quelque sorte le rêve américain. La question des réfugiés est à la une de l’actualité en Europe depuis plusieurs semaines. Qu’en pensez-vous?

Je suis solidaire, je le serai toujours, j’ai été moi-même réfugié à plusieurs reprises. Quand je suis arrivé à New York, je ne parlais pas un mot d’anglais, ma famille n’avait rien. J’ai grandi entouré de familles comme la nôtre, des étrangers. Au fond, nous sommes tous des immigrants. Je suis actuellement entrain de travailler sur les plans d’un Centre culturel au Kenya, c’est un grand projet qui traitera des origines de l’humanité. Notre ADN à tous vient d’Afrique. Il est temps de s’en souvenir.

Vous avez ouvert votre premier bureau à Berlin en 1989. Nombreux dans votre entourage n’ont pas compris ce départ en Allemagne, puisque vous étiez un fils de déportés.

Ma famille n’a en effet pas compris. Et pourtant, faire le pas de rentrer en Europe, de vivre en Allemagne m’a changé. J’ai connu les nouvelles générations, j’ai vu le pays changer. Les jeunes gens n’ont pas à porter le poids des crimes de leurs parents. Ma fille a grandi à Berlin. Le jour où mon père, lui-même survivant de l’Holocauste, a eu le courage de faire le voyage, le reste de la famille a fini par suivre.

Il y a eu beaucoup de controverses concernant la reconstruction du World Trade Center. Vous avez dirigé le plan directeur du nouveau site. N’est-ce pas difficile de voir sortir de terre une œuvre très éloignée de votre projet initial?

L’architecture est l’art du compromis. Et toutes ces controverses se sont évaporées. La vision que j’avais pour le site du World Trade Center a absolument été réalisée. J’ai orchestré le plan directeur, il ne s’agissait absolument par pour moi de construire toutes les tours! Comme je l’avais conçu, le cœur du site est aujourd’hui un espace vert, ouvert au public et entièrement dédié à la mémoire. Mon idée de garder le fameux «mur de suspension» – qui avait résisté au choc et empêché les eaux de l’Hudson de s’écouler sur Manhattan lors du 11 septembre – a, malgré toutes les critiques et grâce à l’enthousiasme de la population, été finalement acceptée. J’étais d’ailleurs sur le site, devant ce mur, il y a quelques jours, en compagnie du pape François. C’était un moment très émouvant.

Le complexe de loisirs «Westside» à Berne a été, en 2008, le premier Centre commercial que vous avez construit. Quel rapport entretenez-vous avec la Suisse et sa tradition architecturale?

La Suisse est l’un des plus beaux pays qu’il m’ait été donné de voir. Et sa tradition architecturale est essentielle dans l’histoire. J’ai beaucoup aimé y travailler. Et pour vous faire une confidence, il m’a été très récemment demandé de travailler sur une extension au Westside. Je vais donc bientôt revenir!