Philippe Jaccottet, dont l'œuvre est entrée dans la collection de la Pléiade en 2014, s’est éteint dans la nuit de mercredi à jeudi. Daniel Maggetti, professeur de littérature romande à l’Université de Lausanne, expose ce qui faisait du Vaudois l’un des poètes majeurs de la francophonie.

Notre hommage: Philippe Jaccottet s’en est allé, par les chemins de terre et de mots

Le Temps: Quels étaient les liens de Philippe Jaccottet avec la Suisse romande?

Daniel Maggetti: C’était un connaisseur de la littérature romande, par sa formation, par ses relations avec les éditeurs locaux, par son activité de critique dans la presse et dans les revues. Les poètes Pierre-Louis Matthey, Edmond-Henri Crisinel ou Gustave Roud, Anne Perrier et Maurice Chappaz plus tard, ont beaucoup compté pour lui, et il a suivi de près les débuts de Jacques Chessex. Enfin, il a été une référence majeure pour la génération suivante – je pense à Sylviane Dupuis, à Pierre Voélin ou à José-Flore Tappy. Pour beaucoup de poètes, il a joué le rôle de parrain symbolique. Il a soutenu à plusieurs occasions la littérature produite en Suisse romande − faisant par exemple connaître Gustave Roud en France −, tout en adoptant une position d’observateur plus détaché, non sans une certaine sévérité, durant les dernières décennies. Il avait une vision de la poésie très exigeante, et peu d’œuvres correspondaient à cet idéal.

Comment expliquer l’engouement que l’œuvre suscite dans la francophonie et dans le monde?

D’abord par sa qualité évidente, ensuite parce qu’elle a bénéficié d’excellents relais, notamment éditoriaux. A partir du moment où Jaccottet a accédé à La Nouvelle Revue française et à la maison Gallimard, il a bénéficié de l’aura de ces instances au fort pouvoir symbolique, et il est rapidement devenu l’un des poètes majeurs de la francophonie. Il a été reconnu par le public, mais aussi par les milieux académiques, ce qui est un gage de durée; cette logique de consécration a trouvé son couronnement avec l’édition de son œuvre dans la Bibliothèque de la Pléiade. D’autre part, par son activité de critique et surtout par ses traductions de grands textes de la littérature mondiale – Hölderlin, Musil, Góngora, Homère… –, il a gagné la stature d’un «classique» indiscuté. Commencé juste après la Deuxième Guerre mondiale, ce travail constant et sans faille de poète et de traducteur est exceptionnel. Jaccottet est le seul exemple d’un écrivain suisse de langue française à avoir acquis un tel rayonnement de son vivant.

Qu’est-ce qui caractérise sa voix?

Sa volonté d’aller à l’essentiel, au dépouillement des choses. Un refus de l’artifice, un rejet de l’ornement et d’une certaine tradition rhétorique, qui a trouvé son écho dans le contexte de l’après-guerre en quête de renouveau. Sa poésie demeure accessible, et sa portée existentielle est accentuée par le fait qu’elle s’interroge sur ses impossibilités, sur l’impuissance du poète, sur l’échec du langage: autant d’éléments qui peuvent toucher un lectorat élargi.


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