Musique 

Daniel Rossellat: «Au Paléo, l’argent est un moyen, et non un but»

Pour le patron de l’open air vaudois, dont la 43e édition s’ouvre ce mardi, seuls comptent l’accueil et le confort des spectateurs ainsi que la qualité de la musique proposée. Pour lui, l’augmentation globale des prix des billets n’est pas un bon signal

A peine arrive-t-il qu’il embraie sur le Festival d’été de Québec, dont il rentre tout juste. Il y a beaucoup aimé la prestation des Foo Fighters, dont il admire la capacité à construire un show alternant moments calmes et montées en puissance, loin des groupes «qui confondent rythme et énergie». Il y a aussi revu Neil Young, auteur à Nyon, en 2013, d’un concert d’anthologie, avec une version d’une quarantaine de minutes de Like a Hurricane interprétée sous un déluge rarement vu sur la plaine de l’Asse. Il se souvient qu’en sortant de scène le sorcier canadien lui a simplement glissé: «What a shower!»

Daniel Rossellat est un directeur de festival comblé: le Paléo affiche depuis une vingtaine d’années complet à peine la programmation dévoilée. Alors que s’ouvre la 43e édition de l’open air, il se réjouit de voyager en Europe du Sud grâce au Village du Monde, mais aussi de découvrir The Killers, la seule tête d’affiche de cette cuvée 2018 qu’il n’a encore jamais vue. «Durant le festival, contrairement à ce que l’on croit, je vais voir plein de concerts, explique-t-il. Je n’ai aucune fonction précise si ce n’est de diriger la cellule de crise en cas de crise.»

Le Temps: La dernière grande transformation du Paléo a été le remplacement, en 2013, de la scène couverte du Chapiteau par la structure ouverte des Arches, une sorte de mini-Grande Scène. Est-ce qu’on peut dire que le festival a dorénavant atteint sa taille critique?

Daniel Rosselat: Une taille critique, c’est quand on est soit trop petit, soit trop grand. Là, on a une bonne dimension, un nombre de spectateurs qu’on gère bien. On est arrivé à une excellente maîtrise de l’urbanisme du terrain, mais on a un enjeu de taille pour l’an prochain: on va devoir modifier le site à cause de la construction d’un nouveau dépôt de trains [le festival doit chercher à compenser une surface perdue de 7000 m²]. On travaille activement là-dessus pour finaliser un projet en septembre. Il y a donc un défi de taille, avec un certain nombre de déplacements prévus pour l’édition 2019. C’est une contrariété qu’on va essayer de transformer en opportunité.

Vous parlez d’urbanisme: est-ce que le Paléo se gère comme une ville?

C’est une ville éphémère de 50 000 habitants fonctionnant pendant six jours, avec notamment 10 500 accrédités entre les artistes, les 4800 collaborateurs bénévoles, les stands, les sponsors, les professionnels du spectacle et les journalistes. En plus de ces 10 500 personnes qui travaillent, on a environ 3000 invités par soir. Ça veut dire qu’il y a potentiellement 13 500 personnes sur le terrain avant l’arrivée du premier spectateur payant, ce qui est plus que beaucoup d’autres festivals.

On est contre la multiplication des zones VIP. On ne leur laissera jamais les meilleures places

Daniel Rosselat

Est-ce difficile de trouver le bon équilibre entre l’accueil du public et celui des VIP?

Nous sommes extrêmement attentifs à ce que les privilèges soient discrets. Idéalement, on voudrait limiter la part de sponsoring à 15% du budget total, mais là on est un peu plus haut. Tout est question d’équilibre. Les sponsors sont importants parce qu’ils nous aident à faire plus; mais on est contre la multiplication des zones VIP. A Québec et ailleurs, j’ai vu des espaces VIP placés juste devant la scène; du coup, pour les petits groupes, il n’y a personne, c’est vide, puis ça se remplit quand arrivent les têtes d’affiche. Et c’est un mauvais public, un public blasé qui ne vibre pas. On ne laissera jamais les meilleures places aux VIP. On préfère les mettre loin derrière, trop loin pour certains, mais cela a deux avantages: le public vit vraiment le spectacle sans se préoccuper des privilégiés, et ces derniers voient le spectacle et en même temps le spectacle du spectacle.

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La course au gigantisme qu’on peut observer de manière globale – plus de spectateurs, des billets plus chers, plus de VIP, des cachets plus élevés – est-elle comparable à une bulle? Y a-t-il un risque d’implosion du marché de la musique live?

Je ne sais pas s’il y a une bulle, mais il y a certainement un risque de saturation. On constate qu’un certain nombre de festivals vendent moins vite et moins bien leurs billets. Ils font parfois bonne mine à mauvais jeu et annoncent de très bons résultats, mais on sait que les vrais chiffres sont plus bas. En gros, l’augmentation globale des prix des billets a provoqué une diminution du nombre de spectateurs, avec un maintien du chiffre d’affaires au lieu de l’augmentation espérée. Plusieurs festivals proposent des places à plus de 100 francs, ce qui est un seuil psychologique important. Là, on dépasse le prix de la curiosité.

La retraite n’est pas un sujet tabou; nous réfléchissons à un processus de transition, car même si je ne suis pas pressé, on doit s’y préparer

Daniel Rosselat

A quel moment avez-vous réellement pris conscience que le Paléo – cofondé avec votre ami d’enfance Jacques Monnier en 1976 – avait gagné sa place sur la carte des festivals suisses et européens?

L’année charnière, c’est 1994. Tout d’un coup, on a eu sur une soirée beaucoup plus de monde que ce qu’on attendait. On n’a jamais compris pourquoi: le soir d’avant on avait 17 000 personnes, et ce jour-là on a vendu 39 500 billets. On s’est alors rendu compte que c’était au détriment de la qualité d’accueil. A partir de là, on a entamé la réflexion qui nous a menés à limiter le nombre de spectateurs. C’était une décision difficile, mais il fallait qu’on accepte de vivre avec la frustration des gens. Car la frustration, c’est mieux de la laisser dehors: si on accepte trop de spectateurs, certains seront déçus de l’accueil, et un spectateur déçu, c’est un spectateur perdu. Tandis qu’un spectateur potentiel déçu parce qu’il n’a pas pu venir reste un spectateur potentiel.

Est-ce que vous pensez à l’après-Daniel Rossellat-Jacques Monnier?

Jacques a un rôle extrêmement important [il est responsable de la programmation], mais nous ne sommes pas seuls: il y a également Philippe Vallat, le secrétaire général, Esther Dettwiler, la responsable communication, Stéphane Python des constructions, etc. Nous avons la chance d’avoir aux postes clés des personnes très compétentes. Je note également qu’on a tendance à surestimer le rôle du porteur d’image. Autrefois, quand on parlait d’un festival, il n’y avait que la photo des artistes, jamais celle de l’organisateur. Puis il y a eu une sorte de «peopolisation», Claude Nobs à Montreux, moi à Nyon et quelques autres. Notre retraite n’est en tout cas pas un sujet tabou; nous réfléchissons à un processus de transition, car même si je ne suis pas pressé, on doit s’y préparer. Si Jacques et moi avions un accident soudain, le festival se déroulerait exactement de la même manière. Mais dans le futur, il faudra bien que des gens assument les mêmes rôles. Le festival sera peut-être un peu différent, mais je suis serein, ça ne m’empêche pas de dormir.


43e Paléo Festival, du 17 au 22 juillet. Toutes les soirées sont complètes, mais 1500 billets supplémentaires sont mis en vente chaque jour à 9h.

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