Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Martin Rueff croqué par Frassetto.
© Frassetto pour Le Temps

Mentor

Daniel de Roulet: «J'ai rencontré un jour la poésie de Martin Rueff»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Daniel de Roulet a choisi l’écrivain Martin Rueff

Chacun peut choisir pour mentor un auteur mort, piocher dans le répertoire des classiques. Sauf que les morts n’ont que leur œuvre pour vous répondre. Perec ou Marguerite Duras ne vous diront jamais ce qu’ils pensent de vos textes. Mieux vaut donc se confier à un vivant.

Si votre mentor est issu de la même génération que vous, il ne vous apportera pas grand-chose. Un contemporain, au lieu d’écouter ses conseils, vous risquez d’en être jaloux. Pour qu’un mentor joue son rôle, il faut qu’il ait affronté une époque différente de la vôtre, qu’il soit d’une autre génération. De la suivante ou de la précédente, peu importe.

J’ai rencontré un jour la poésie de Martin Rueff. Elle m’est allée au cœur sans détour. Je lui ai écrit pour qu’il sache que la manière dont il parlait de la femme aimée me paraissait digne des poètes courtois. Et que je voudrais comprendre cet art qu’il cultivait si bien. Nous avons parlé de la différence entre la nostalgie qu’il juge réactionnaire et la mélancolie nécessaire à nos écritures.

Comme si quelque raconte un immense amour dont les liens se défont sans offrir aux amants la liberté des bienheureux: «pour rien au monde nous voici déliés». Le recueil donne quelques conseils aux romanciers qui «veulent sembler trop intelligents», mais son premier propos reste la rencontre amoureuse sous toutes ses formes. Ainsi cette femme que le poète croise un jour par hasard: «tiens prends-le ce petit poème main posée sur ton épaule / petit poème qui effleure la femme en pleurs dans l’ascenseur.» Ou cette injonction au lachrymal jogger: «Mais pourquoi donc courez-vous sous la pluie? / pour aller à la rencontre des larmes.»

Insérer l’écriture dans la rumeur du monde

Aux Bains des Pâquis, j’ai entendu Guillaume Chenevière réciter Icare crie dans un ciel de craie. Je n’étais pas le seul spectateur bouleversé par ce long poème où un fils va mourir avant son père. Les métaphores sont de notre monde, Icare est vêtu d’une combinaison en néoprène et brûle son aile delta au soleil. Chute libre d’un gratte-ciel, où il a vécu entre les livres, jusqu’au fond de la mer transformée en aquarium high-tech, peuplée de sirènes et de souvenirs d’enfance. L’extrême contemporain revisité par la mythologie. Je m’y étais essayé dans des romans. Rueff me poussait du côté de la «prose coupée».

Lire aussi:  Martin Rueff, poète à couper le souffle

Plus tard, je suis allé l’écouter à l’Université de Genève. Il parlait de son mentor à lui: Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel. Là, j’ai découvert une manière nouvelle d’insérer l’écriture dans la rumeur du monde, un rapport moins crispé que le mien entre le monde de la fiction et celui des idées. J’ai aimé cette façon de n’être ni juif ni protestant et de traiter l’identité comme un hasard dont l’évocation doit rester pudique. Non seulement Rueff se posait les mêmes questions que moi: il avait quelques réponses.

Réconcilier roman et critique

J’ai alors pris prétexte de son admiration pour Rousseau pour m’entretenir avec lui des Lumières et de ce qu’elles ne représentaient plus pour moi, à cause de leur trop grande rationalité. Il a su me réconcilier avec son autre mentor, Jean-Jacques, me le faire lire sans les œillères des postmodernes. La nouvelle Héloïse m’a donné envie de raconter autrement les tourments amoureux.

Lire aussi:  «La Nouvelle Héloïse» invente une manière neuve de dire l’amour

Quand Rueff a publié dans La beauté du monde une longue introduction à l’œuvre de Jean Starobinski, j’ai compris, pour la première fois, le parti qu’un romancier pouvait tirer de la critique littéraire. Ce Marseillais de Rueff me réconciliait avec les études littéraires. Il était capable de me dire enfin qui était ce Genevois trop proche de nous pour que je puisse l’apprécier.

Rueff traducteur s’est occupé des auteurs qui comptent pour moi. Aux Etats-Unis, Judith Butler et David Graeber, en Italie, Agamben et Pavese.

Un mentor plus jeune

Quand vous découvrez un type qui a produit les poèmes que vous voudriez savoir écrire, qui vous remet les idées en place sur les Lumières, qui traduit les contemporains qui vous touchent au plus intime, et cela même si vous avez un quart de siècle de plus que lui, comment, dites-moi, ne pas le prendre pour mentor? Il a beau se dire philosophe et poète quand je me crois romancier: il introduit dans ma graphosphère un malaise fécond.

Ulysse revenu de voyage et son ami Mentor sont assis sur la plage. Rueff le raconte dans un poème en italien, Ulisse bentornato. Alors seulement le rôle que Mentor joue par amitié prend fin. Et chacun devient alors responsable de ses propres textes.


Daniel de Roulet 

Né en 1944 à Genève, Daniel de Roulet a été architecte et informaticien avant de se consacrer entièrement à l’écriture à partir de 1997. Il pratique avec passion la course à pied. Il est l’auteur d’une saga de dix romans sur l’énergie nucléaire, dont «Le démantèlement du cœur» et «Tu n’as rien vu à Fukushima», ainsi que de nombreuses chroniques et d’essais. Aujourd’hui, il vit à Genève.


Profil

1944 Naissance à Genève.

1994 Prix Michel Dentan pour «Virtuellement vôtre».

2000 «Courir, écrire» (Minizoé).

2006 «Un dimanche à la montagne» (Buchet/Chastel).

2011 «Tu n’as rien vu à Fukushima» (Buchet/Chastel).

2015 «Tous les lointains sont bleus» (Phébus).

2018 «Quand vos nuits se morcellent, Lettre à Ferdinand Hodler» (Zoé). 

Dossier
Un auteur, un mentor

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a