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Daniel Sangsue: «Est-ce que les fantômes croient en nous?»

Le chercheur en littérature française du XIXe siècle publie «Journal d’un amateur de fantômes» et «Vampires, fantômes et apparitions», deux livres qui témoignent d’une curiosité insatiable pour les revenants et pour notre rapport aux disparus

Spécialiste de Stendhal et de la littérature française du XIXe siècle, professeur à l’Université de Neuchâtel, Daniel Sangsue est aussi un chasseur de fantômes… littéraires. Il piste les spectres chez Balzac, Flaubert, Baudelaire, Verlaine et tant d’autres écrivains d’un siècle qui a basculé dans la modernité. Le chercheur publie ce printemps deux livres complémentaires qui se lisent avec délectation: Vampires, fantômes et apparitions et Journal d’un amateur de fantômes. Le premier est un nouvel essai de pneumatologie littéraire et le second ouvre les coulisses d’une vie placée sous le signe du merveilleux.

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Le Temps: D’où vient cet intérêt pour les fantômes?

Daniel Sangsue: Des vampires! A cause de mon nom, il y avait une part de plaisanterie chez moi à m’intéresser aux vampires… En me spécialisant dans la littérature française du XIXe siècle, j’ai été amené à étudier Charles Nodier, l’auteur qui a «importé» le thème du vampire en France en 1820. Rapidement, je me suis aperçu que les vampires ne constituaient qu’un petit territoire à côté de l’immense continent des fantômes. Le XIXe siècle est le siècle d’or de la revenance. Je ne connais pas un seul auteur de cette période qui n’ait abordé ce thème sous une forme ou une autre.

Pourquoi un tel engouement pour les fantômes à ce moment-là?

Tout au long du XIXe siècle, le rapport à la mort change. A l’âge classique, la mort était encore familière, comme l’a montré l’historien Philippe Ariès. A partir du XIXe, elle devient de plus en plus «ensauvagée», on ne veut plus s’y confronter, les rituels d’accompagnement des morts s’amenuisent. Les cadavres font peur. Par un retour du refoulé, ils hantent la littérature. Le XIXe est aussi le siècle de la création des cimetières. Avant cela, les morts étaient entassés dans des charniers d’une insalubrité épouvantable. Les grands cimetières en périphérie des villes engendrent une dévotion à l’égard des défunts qui conduit à vouloir leur parler.

Surgit aussi cette étonnante mode des tables tournantes.

Le spiritisme a été une vraie révolution. Jusque-là, il fallait attendre que les fantômes veuillent bien se manifester. Pour la première fois, on pouvait les convoquer. Avec l’apparition des trains, des bateaux à vapeur, du télégraphe, du téléphone, l’époque est saisie d’une frénésie de communication. Ce n’est pas étonnant que l’on ait voulu communiquer avec les esprits.

A lire votre «Journal», notre siècle paraît tout aussi préoccupé par les revenants. Est-ce le cas?

Les fantômes que je connais sont des fantômes littéraires. Et dans la littérature contemporaine, les revenants se portent très bien, en effet. Il suffit de citer des titres récents: Descente de médiums de Nathalie Quintane, La compagnie des spectres de Lydie Salvayre, Les ombres errantes de Pascal Quignard, Naissance des fantômes de Marie Darrieussecq et j’en passe.

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Au cinéma, ce sont plutôt les zombies qui ont la cote…

La mise à distance des corps morts est allée en s’intensifiant au point qu’aujourd’hui le nombre des crémations dépasse de très loin celui des inhumations. On assiste à un ample retour du refoulé sous la forme du zombie. Une catastrophe comme celle du 11-Septembre ou les actes terroristes de façon générale avec ces blessés qui sortent des gravats le corps en sang et les habits déchirés nourrissent aussi cet imaginaire.

Et vous, croyez-vous aux fantômes?

Je trouve plus intéressant de se demander si les fantômes croient en nous! Sommes-nous suffisamment fiables et engageants pour qu’ils aient envie d’entrer en contact avec nous? J’ai l’impression que les fantômes apparaissent si on est disposé à les recevoir. C’est une vision un peu mystique des choses. Hubert Haddad, dans Théorie de la vilaine petite fille, raconte l’histoire des sœurs Fox, Kate, 12 ans, et Margaret, 15 ans, qui sont à l’origine du spiritisme en 1848. On y lit cette phrase: «Les fantômes, comme les chats, choisissent leurs maîtres.»

Vous avez vécu une histoire personnelle de fantômes que vous racontez dans le livre…

C’est vrai, mais je préfère laisser les lecteurs la découvrir.

On peut dire quand même qu’elle s’est produite par écran interposé?

Oui, cela m’a beaucoup troublé. Et plus le temps passe, plus je suis persuadé que je n’ai pas eu d’hallucination.

Votre sujet d’étude, les fantômes littéraires, déborde dans votre vie. Un tel débordement est-il inévitable?

Plus qu’un débordement, je parlerais plutôt d’une sorte d’épanchement du songe dans la vie réelle, pour reprendre l’expression de Gérard de Nerval. J’ai le goût du merveilleux quotidien. Ce qui m’intéresse autant, voire plus que les fantômes, ce sont les coïncidences extraordinaires, les hasards objectifs, les trouvailles providentielles.

Quel est le lien entre ces micro-événements et les fantômes?

Par moments, j’ai l’impression que les auteurs sur lesquels je travaille, et dont je m’efforce de perpétuer la mémoire, me guident dans mes recherches. Chaque fois que j’ai besoin d’un livre, même rare, je le trouve. Je sais bien que les hasards objectifs, tout comme les rencontres extraordinaires, peuvent s’expliquer, je ne suis pas dupe. Dans Devenez sorciers, devenez savants, Henri Broch et Georges Charpak démontent très bien plusieurs phénomènes dits paranormaux. Ce qui est troublant, c’est la répétition dans ma vie de ce genre d’événements.

Vous notez les coïncidences entre vos lectures et votre quotidien. Là encore, c’est une façon de tresser ensemble songe et réalité?

Oui. Les surréalistes étaient à l’affût de ces phénomènes. Ils ont poursuivi, à leur façon, la quête des romantiques de réenchanter le monde. Face à un siècle, le XIXe, qui s’industrialise, qui devient capitaliste et positiviste, le romantisme, par réaction, a valorisé le rêve. Max Weber, dans Le savant et le politique, évoque ce besoin de réenchantement du monde.

Pour réenchanter la vie, il faudrait rester à l’écoute des morts?

Les deux choses sont liées, oui.

Vous évoquez souvent la sérendipité, ce «hasard heureux» qui fait que l’on trouve quelque chose sans l’avoir cherché ou en cherchant autre chose… Il faut être dans un état particulier pour faire ce genre de découverte, non?

Il faut avoir du temps devant soi. Ma génération avait le temps de chercher, de se laisser porter et donc de faire des trouvailles. Dans La puissance discrète du hasard, Denis Grozdanovitch écrit: «J’ai fini par découvrir qu’une certaine nonchalance attentive (très comparable à celle des chats) permettait aux circonstances favorables de s’enchaîner de manière à la fois magique et ludique.» Je n’aimerais pas commencer une carrière académique aujourd’hui. Les nouvelles directives du Fonds national de la recherche imposent des rythmes insensés aux chercheurs. Impossible de flâner; or c’est en flânant que l’on fait les découvertes les plus intéressantes.

Parmi les fantômes littéraires, quels sont vos préférés?

Ceux de Baudelaire, pour qui la ville moderne génère des fantômes. Paris est alors bouleversé par les chantiers du préfet Haussmann. Derrière les nouveaux bâtiments, Baudelaire voit les quartiers disparus, les fantômes du passé. Il lit la ville comme un palimpseste. La mélancolie est aussi génératrice de fantômes, comme dans Le spleen de Paris.

Quelles sont les littératures les plus riches en fantômes?

Dans Vampires, fantômes et apparitions, je consacre un chapitre aux fantômes chinois. La littérature japonaise est également très riche en revenants. Je suis d’ailleurs en train de lire Kwaidan, un recueil d’histoires de fantômes japonais de Lafcadio Hearn qui reparaît chez José Corti. Ma conviction est qu’il n’existe pas de substrat populaire aux histoires de fantômes, qu’ils soient Asiatiques ou Européens. Les histoires de fantômes proviennent le plus souvent de la littérature et la véritable revenance est la revenance des textes. Depuis l’Antiquité, ce sont bien souvent les mêmes canevas qui reviennent de génération en génération, de littérature en littérature. Fondamentalement, les fantômes ne sont que littérature.


Daniel Sangsue, «Journal d’un amateur de fantômes», La Baconnière, 308 p.

Daniel Sangsue, «Vampires, fantômes et apparitions. Nouveaux essais de pneumatologie littéraire», Hermann, 304 p.

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