Grande Interview

Daniele Finzi Pasca: «L’empathie sous-tend notre façon de penser le théâtre»

Clown et poète, homme de scène et de plume, artiste de cirque et créateur de cérémonies olympiques gigantesques, le saltimbanque tessinois met en scène la prochaine Fête des vignerons. Rencontre à Vevey avec un enchanteur

L’œuvre impressionne par sa diversité, sa richesse et son occasionnel gigantisme. Alliant la légèreté du clown, la profondeur du poète et le pragmatisme de l’entrepreneur, Daniele Finzi Pasca a fondé des compagnies, précipité l’avènement du nouveau cirque, mis en scène des opéras, créé des spectacles pour le Cirque du Soleil et des cérémonies pour les Jeux olympiques.

Après la force symbolique de la Fête de 1999, la Confrérie des vignerons a cherché une dimension plus émotionnelle pour la nouvelle édition. En 2013, elle a désigné Daniele Finzi Pasca comme concepteur général et metteur en scène de la Fête des vignerons 2019. Le promoteur du «théâtre de la caresse» a travaillé pendant deux ans sur le projet avec sa compagne, Julie Hamelin Finzi, cofondatrice du Cirque Eloize et de la Compagnia Finzi Pasca. Elle est décédée d’une maladie cardiaque, mais le dialogue continue. L’esprit de l’artiste québécoise accompagne les créateurs, elle sera de la Fête sous les traits de Julie, la petite fille guidant les spectateurs dans les mystères de la vigne et du vin. Par ailleurs, de fidèles compagnons de route sont aux côtés du maître de la Fête, comme la costumière Giovanna Buzzi, la compositrice Maria Bonzanigo ou le scénographe Hugo Gargiulo.

Daniele Finzi Pasca fait son entrée dans le lobby de l’Hôtel des Trois-Couronnes, à Vevey. Le géant des arts de la scène a la sveltesse des éternels enfants, la démarche féline des acrobates, des lunettes rondes d’apprenti magicien, des cheveux frisés d’éternel galopin. Il fait penser à Tom Bombadil, ce lutin joyeux aux pouvoirs immenses inventé par Tolkien. Il a le tutoiement spontané, la chaleur débordante.

Entre la cheminée ronflant comme l’âtre des scaldes et la petite fontaine glougloutant comme une oasis des Mille et une nuits, l’admirable conteur, regard clair et voix chantante, évoque son travail. Au cœur de l’hiver miroitent déjà les émerveillements de l’été. En 1999, la Fête des vignerons se terminait sur cette irrésistible injonction: «Amour et joie». Daniele Finzi Pasca incarne indéniablement ces deux belles aspirations.


Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez entendu parler de la Fête des vignerons?
La toute première fois, non. Mais mon père avait étudié à l’école de photographie de Vevey. C’était la ville de son indépendance, de la vie de bohême, de sa petite grande révolution, et elle revenait souvent dans ses histoires. Sans doute la Fête des vignerons y tenait une place.

Lorsque vous vous lancez dans un grand projet comme la Fête des vignerons, vous travaillez d’abord avec des mots, des images, des sons?
Avec tout. Nous avons commencé par discuter, Julie et moi, puis dialogué avec un scénographe. Nous avons défini un espace et développé l’idée d’une arène susceptible de fonctionner avec notre projet. La réflexion s’est poursuivie avec Giovanna Buzzi sur les costumes, un élément fondamental. Puis sont venus la musique, le chant. Puis les poètes ont donné des mots aux chansons. Chaque étape développe une idée à la fois large et précise. Le dialogue se poursuit avec chaque créateur, chaque département. Avec certains, les costumes par exemple, on recourt à un langage imagé, poétique; avec d’autres, comme les éclairages, un langage très précis, très technique. Les créateurs doivent sans cesse s’harmoniser. La caractéristique de ces grands projets est de tout préparer pour que les choses s’imbriquent sans surprise. J’ai six ans de création, mais seulement quelques semaines pour cuisiner. Donc je dois m’assurer que chaque élément s’imbrique parfaitement, car on n’a pas le temps de tout réajuster.

Un grand spectacle se «cuisine»?
Oui. L’analogie avec la cuisine est évidente. On prend parfois des mois pour décider du menu de Noël. Et des jours pour faire les achats. Mais on a souvent peu de temps pour cuisiner…

De quoi se nourrit votre inspiration? De textes, d’images et de musiques des anciennes fêtes? De discussions? Du paysage lémanique?
Pour comprendre le territoire et les racines de la tradition, nous avons commencé par mener un dialogue intense avec la Confrérie des vignerons. Je crois que certains membres étaient eux-mêmes un peu perdus. Il faut proposer une ligne précise et voir si elle correspond au désir de la Confrérie. Travailler sur un projet lié à une tradition, c’est comprendre cette tradition, donc faire de l’archéologie. Il faut aussi comprendre le désir des commanditaires, et même les aspects auxquels ils n’ont pas pensé. Il faut poser des questions pour qu’émergent les désirs profonds.

Vous dites que le chemin de la petite Julie, notre guide dans la Fête, évolue de façon contradictoire, comme dans les rêves. Le rêve tient une place importante dans le processus créatif?
Oui. Toujours. Les rêves traduisent notre réalité, nos souhaits, nos réflexions sous une forme étrange, mais profonde et riche en interprétations. Certains spectateurs ont relevé une correspondance entre mon théâtre et le monde des rêves. Je me reconnais dans cette analogie. J’utilise des mécanismes oniriques comme des superpositions d’images, des contradictions apparentes. La petite Julie mêle la réalité contemporaine, l’histoire des vignerons-tâcherons, la région et d’autres éléments qui se chevauchent dans une forme plus allusive que descriptive. Ce jeu continuel d’allusions, c’est le langage des rêves: un dialogue avec soi-même.

Vous avez vécu au Mexique. Vous sentez-vous proche du réalisme magique latino-américain?
Oui. Je crois que certains éléments du réalisme magique colombien ou mexicain se retrouvent dans des contes italiens. Ce langage me touche. Je cherche des histoires qui transforment la réalité en une matière magique.

Parlant du tango, Borges a dit que «la mélodie légère dure plus longtemps que l’homme de chair»…
Quand on parle de légèreté, on fait souvent référence à quelque chose de frivole. Certains langages poétiques cherchent la légèreté parce qu’elle est la seule manière d’exprimer le tragique de la vie. La légèreté permet de dire aux enfants – et quand je dis «enfants», je parle aussi des vieux… – le poids de la condition humaine, la fragilité de l’être humain confronté à de grandes questions métaphysique. J’ai travaillé une fois en Ethiopie, avec Terre des hommes, dans un village où vivaient des orphelins de guerre. Tu ne vas pas les faire rire avec quelque chose de frivole, tu ne vas pas non plus raviver le drame qu’ils ont vécu, ce serait indélicat. Alors il faut trouver une forme de légèreté pour expliquer. Ou, au moins, faire neiger sur certaines blessures.

La légèreté, c’est l’instrument du clown?
A nous autres clowns incombe souvent cette responsabilité. En physique, un corps dense est un corps lourd. Au théâtre, on découvre qu’il faut de la densité pour arriver à la légèreté. Certains collègues travaillent avec le rouge pour perpétuer le souvenir de certaines blessures, sinon l’histoire s’oublie; d’autres utilisent le blanc parce qu’il faut donner un peu de paix à ceux qui se souviennent. Les deux sont nécessaires. Moi, je m’occupe surtout du blanc.

Cérès et Bacchus ne sont pas conviés à votre Fête. Pourquoi avez-vous évincé les dieux antiques?
Je me suis demandé pourquoi les dieux antiques étaient à Vevey. Quelle était l’influence romaine dans l’histoire de la région? On a rendu visite à beaucoup de vignerons et remarqué qu’il n’y avait aucun dieu dans les établissements viticoles. Pourquoi ces divinités? D’où viennent-elles? Certains motifs dits traditionnels ont été progressivement ajoutés. Fallait-il y rester attaché ou pouvait-on s’en passer? On a décidé de revenir aux origines, quand il n’y avait qu’une seule représentation de la Fête: c’était le Couronnement. Mon expérience avec les Jeux olympiques m’a guidé. Car le Comité olympique précise d’emblée que si le spectacle est pour la télévision, pour le public, pour le pays organisateur, il est avant tout pour les athlètes. Si le sens de la Fête, c’est le Couronnement, où est-il? Nous revenons donc à la tradition: le Couronnement aura lieu à chaque représentation. Chaque spectacle sera une célébration des vignerons-tâcherons.

Votre approche douce du théâtre, dit «théâtre de la caresse», s’applique-t-elle à un spectacle intégrant 6000 figurants?
Oui. Tous les créateurs réunis ici sont en relation directe avec les figurants. Chacun d’entre eux est un personnage et non un numéro. Avec Giovanna, on a relevé un défi gigantesque, puisque chaque costume appartient à une famille. Le chorégraphe Bryn Walters et son équipe recherchent l’individualité. La logique de la Fête est de se regarder dans les yeux et de créer collectivement. L’empathie sous-tend notre façon de penser le théâtre.

Qu’est-ce que les non-professionnels peuvent amener à un spectacle?
A Vevey, où les gens attendent cette expérience vitale depuis vingt ans, tu trouves l’enthousiasme. Ailleurs, on ne sait pas toujours. En Corée du Nord, ils organisent des écrans géants composés de pixels humains. Les participants, 500 sur les lignes horizontales, 200 sur les verticales, ont des cartons pour changer de couleur et créer des images en mouvement, comme un train qui passe… Sont-ils rassemblés par enthousiasme ou par obligation? Grande question… A Vevey, en Italie, au Canada, les gens ont simplement envie de participer. Il faut respecter leur enthousiasme et l’entretenir, comme on entretient un feu.

La Fête de 1999 s’ouvrait sur le lac, les montagnes; la vôtre se replie dans un nid. Que signifie cette évolution?
Il faut renouveler l’espace pour ne pas se répéter. Depuis 1999, la technologie acoustique a évolué de façon extrêmement sophistiquée. On a des systèmes de diffusion quadridimensionnelle du son à la maison pour regarder des films. On ne pouvait ignorer cette évolution. Le concept de l’arène s’est développé en trois points. D’abord, une structure de ce type permet de suivre le spectacle avec les oreilles, contrairement à la dernière édition: le son sortait d’un pylône sans qu’on sache d’où il venait. Ensuite, le spectacle doit être complètement immersif. A l’origine de la Fête, il y avait une parade. Le cortège tournait autour des spectateurs. Avec quatre plateaux, nous avons la possibilité de faire continuellement bouger les images autour des spectateurs. Enfin, il fallait une arène encore plus grande, jaugeant 3000 spectateurs supplémentaires, et je tenais à une homogénéité de distance entre le public et le spectacle.

Le Cirque du Soleil, les Jeux olympiques, la Fête des vignerons… Le gigantisme de certains spectacles que vous créez vous effraie-t-il parfois?
La première fois que je suis entré dans le stade à Turin, oui, j’ai été impressionné. Mais le vrai gigantisme, c’était à Sotchi. Une machine immense! Les réunions du noyau créatif, technique et productif rassemblaient 140 personnes. Et chacune dirigeait un département! La Fête a une autre dimension, elle est plus apprivoisable.

Votre Fête repose sur une technologie impressionnante…
Je ne crois pas que la technologie tienne une place plus importante qu’autrefois. Chaque Fête a dû s’adapter à la nouveauté. Le Montreux Jazz Festival renouvelle continuellement sa technologie acoustique. Vingt ans ont passé depuis la dernière Fête. En étudiant l’histoire des arènes, on voit s’élever des tours avec des projecteurs – on pouvait tout à coup faire des nocturnes. On invente le microphone et on peut amplifier le son. Il faut tenir compte de ce qui se passe dans l’époque présente. La Fête a l’ambition d’être un grand spectacle, elle doit rivaliser avec les grands concerts, les grosses productions qui utilisent la technologie contemporaine. Alors oui, c’est technologiquement complexe. Mais les Fêtes précédentes ne l’étaient pas moins.

«Resplendissez!» Ce mot d’ordre que vous avez lancé en septembre aux créateurs et figurants de la Fête doit-il s’appliquer à l’ensemble du vivant?
Oui. Absolument. Joie, plaisir, enthousiasme sont de beaux termes. Mais au-delà, les artistes doivent relever un défi profond, autrement tout devient frivole. «Resplendissez!» veut dire «Cherche en toi de la lumière!». Que chaque répétition puisse être une façon de se surpasser. C’est ça qui va faire la différence. Les artistes ne sont pas juste là pour bouger costumés, mais pour transmettre l’idée que chaque jour est une interrogation.

Vous avez publié plusieurs livres et très prochainement «Blanc sur blanc» aux Editions d’En Bas. Comment s’équilibre le geste théâtral, qui disparaît, et le geste littéraire, qui reste?
Ce n’est jamais moi qui décide d’une publication, mais les gens qui m’entourent. Ils prennent mes textes en disant: «Maintenant, il faut les publier.» Comme homme de théâtre, je ne cesse de modifier mes textes, de les fignoler. Au cinéma, une scène filmée est terminée. Dans le théâtre, elle évolue. Que les mots se déposent à jamais me donne toujours un peu le vertige. Je ne me sens donc pas un écrivain. Je suis un homme qui utilise les mots sans penser qu’ils vont rester.

Aujourd’hui, vous vous sentez Tessinois, Vaudois, Suisse? Citoyen du monde?
Rien de tout ça. Je me sens surtout d’un quartier. Toutes mes histoires racontent l’histoire d’un quartier, Piazzale Milano, à Lugano. Quand un festival me demande de raconter l’histoire de Tchekhov, je raconte l’histoire des Russes qui vivaient dans ce quartier (Donka, ndlr). Je reflète quelque chose que nous ressentons tous profondément dans ce pays. En Italie, c’est l’Etat qui attribue la nationalité italienne, alors qu’en Suisse, on devient citoyen d’une commune. Tu t’enracines à un endroit précis de cette terre. Si le Tessin décide un jour de devenir italien, je resterai avec les gens de ma terre. Mes racines sont là, profondes. Mais je suis aussi une plante nomade. Je me sens à la maison à Montevideo, à Saint-Pétersbourg, à Montréal particulièrement, à São Paolo, à Vevey…


Profil

1964 Naissance à Lugano.

1983 S’occupe de malades en phase terminale en Inde. Fonde le Teatro Sunil avec son frère Marco et Maria Bonzanigo.

2005 «Corteo» pour le Cirque du Soleil.

2006 Cérémonie de clôture des Jeux olympiques d’hiver de Turin.

2011 Création de la Compagnia Finzi Pasca, avec Julie Hamelin Finzi, Maria Bonzanigo, Antonio Vergamini et Hugo Gargiulio.

2014 Cérémonie de clôture des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi.

2019 Fête des vignerons (du 18 juillet au 11 août).


Questionnaire de Proust

 

Si vous pouviez changer quelque chose à votre biographie?

Les heures passées à regarder la télévision, les heures passées dans les bouchons, les contrôles de police, avoir assisté des gens à la mort et avoir vu des gens mourir.

Si vous étiez un animal, ce serait lequel?

Un chienchevalélephant.

Trois adjectifs pour vous qualifier?

Bleu, souriant, cabossé.

Un talent que vous n’aurez jamais?

Savoir me taire.

Quels sont les artistes que vous admirez?

Il y en a tant… Un que j’aurais voulu connaître mais qui, en revanche, est récemment décédé, Amos Oz.

Plutôt sucre ou plutôt sel?

Sel.

Votre remède contre un coup de cafard?

Prendre un bain chaud, regarder le ciel, aller en montagne, me traîner par terre et essayer de dormir en me cachant sous un bout d’étoffe.

Qu’est-ce que vous emmèneriez sur une île déserte?

Mon amour et beaucoup d’amis.

Un film de chevet?

Chaque nuit, un différent.

Préférez-vous Charlie Chaplin ou Buster Keaton?

J’adore les films en noir et blanc.

Vin rouge ou vin blanc?

Je dirais rouge.

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