On comprend, à la lecture des intentions du Mahler Chamber Orchestra, ce qui motive les musiciens de cette formation remarquable, «sans frontières» ni chef attitré. La liberté, le désir et l’ouverture. A les entendre sur scène, on saisit que ces qualités sont portées avec fierté par chaque pupitre, aussi fin soliste qu’attentif instrumentiste de rang, chacun s’attachant à la cohésion du groupe dans un intense engagement physique individuel. Meilleures conditions musicales ne se rencontrent pas tous les jours.

Meneur de troupe

Daniele Gatti est un meneur de troupe. Le chef commande et dirige, mais il écoute et accueille aussi, dans une forme de discussion. L’Italien a trouvé dans le MCO l’esprit et la perfection sur lesquels il peut compter et s’appuyer fermement. Avec un clarinettiste solo de rêve, une grande harmonie éblouissante, des cordes tranchantes et moirées et des bois subtils, il est servi. Le public aussi. Cette première invitation de la phalange par Migros Classics a permis de remettre les aiguilles à l’heure d’une exception orchestrale bienvenue.

Pas de soliste, donc, dans ce programme de tournée de l’orchestre fondé par Claudio Abbado. Et ce n’est pas plus mal, car le plaisir du concert a pu se concentrer sur l’écoute exclusive de la formation, exemplaire.

Energie en barre

Du côté de Daniele Gatti, c’est de l’énergie en barre, une direction carrée et vigoureuse. Efficace et sans paillettes. Les lignes sont bien dégagées, les élans gonflés et la dramaturgie rondement montée. Le chef soulève une véritable vocalité orchestrale, où chaque intention chante généreusement. Dans l’ouverture de l’opéra Genoveva de Schumann, la rondeur, la chaleur et le galbe sonore plongent la partition dans une profondeur de ton beethovénienne, et un lyrisme très verdien.

C’est en aiguillonneur sportif que le chef assoit son autorité. Il fait avancer droit son équipe. Mais Daniele Gatti sait aussi laisser respirer les musiciens et leur lâcher la bride. Avec le MCO, il peut… Sa gestique virile, un rien massive, n’est pourtant pas dénuée de tics de séduction. Et si ses indications s’avèrent claires et parlantes, on apprécierait parfois plus d’irisations, de mystère et de frissonnements.

La musicalité incarnée de l’orchestre

Du côté de l’orchestre, la qualité instrumentale, le placement et l’attitude des musiciens impressionnent. Rassemblés en rangs serrés autour du chef, comme agglomérés entre eux à se toucher, ils jouent leur âme sur chaque note. Et se lancent dans la 4e Symphonie de Beethoven et la «Rhénane» de Schumann avec une ardeur indéfectible. Résultat: les deux compositeurs répondent aux mêmes lois d’une interprétation au romantisme épanoui. L’héroïsme se conjugue à l’ivresse, la vélocité le dispute à la grandeur, le mordant à la sensualité, et le souffle à la délicatesse. Une leçon de musicalité incarnée.