Aujourd'hui vice-rectrice de l'Université de Lausanne, Danielle Chaperon a fait entrer la littérature populaire, de la fin du XIXe siècle jusqu'à la Belle Epoque, à l'université. Ayant écrit sa thèse sur Camille Flammarion - «un concurrent de Jules Verne» - sous l'aspect de la vulgarisation scientifique, elle a abordé des écrivains tels que J.H. Rosny Aîné, auteur de La Guerre du feu et de La Force mystérieuse, ou Souvestre et Allain, le tandem qui enfanta Fantômas.

Samedi Culturel: En 2008, Jules Verne est-il encore lisible?

Danielle Chaperon: Bien sûr qu'il est encore lisible! Si vous pensez à des longueurs dans son écriture, ce n'est pas nouveau. De tout temps, certains lecteurs, peut-être les plus jeunes, ont sauté quelques pages. On ne perd rien au scénario. Et à présent, on ne «lit» peut-être plus toujours l'œuvre de manière directe, mais elle se transmet par la médiation du cinéma, de la bande dessinée.

- Jules Verne a-t-il marqué à ce point la culture populaire?

- Oui, nous sommes pétris par son imagerie. Songez à la bande dessinée américaine La Ligue des gentlemen extraordinaires (1999) et aux albums de Schuiten et Peters, qui ont une posture et une esthétique tout à fait verniennes. Le cinéma a largement contribué à cette médiation. Et en littérature, on peut penser à un courant actuel comme le steampunk, dont les auteurs situent leurs histoires à l'époque de Verne, et affichent une fascination pour les machines visibles, lourdes, alors que nous vivons à l'ère des machineries invisibles. N'étant pas une professeure de littérature pur jus, je ne regrette pas que l'on connaisse Jules Verne surtout par ses adaptations. On a tendance à trop fétichiser la lettre, le texte, plutôt que le récit, c'est-à-dire, dans ce cas, le romanesque. Il est temps de redécouvrir la vertu propre des histoires.

- Lirait-on Jules Verne par nostalgie?

- Oui, tout en ayant profité de ce qu'il a apporté à notre imaginaire. Et puis, on découvre une écriture savoureuse. Les listes de poissons dans 20000 Lieues sous les mers n'ont pas pour but de faire apprendre quoi que soit: ily a une poétique dans cette écriture. Jules Verne met en scène le goût du savoir. S'il a suscité des centaines de vocations scientifiques, c'est pour cette raison, non parce qu'il vulgariserait quoi que ce soit. Ce qui est central dans le récit vernien, c'est le voyage. La technique est mise au service de cet objectif, même si, parfois, l'auteur se focalisera sur le véhicule, comme outil d'exploration et instrument de pouvoir.

- Le voyage auquel s'ajoute l'idée du progrès...

- Oui, même si Jules Verne évoluera à ce propos. Ses derniers romans reviennent sur la puissance scientifique et technologique, indiquant qu'elle peut être mise au service du mal. Mais il y a en effet cette idée que tout le monde contribue au progrès. Et le voyage est motivé par une voracité spatiale, doublée de la vitesse. C'est un appétit du monde, qui nourrit un appétit de savoir. Remarquez que cela peut aussi être vu comme une forme colonialiste de lecture du monde.

- L'image d'un Verne visionnaire, anticipateur des sciences et de la technologie, vous agace-t-elle?

- Disons qu'il n'a jamais rien inventé: il a imaginé ce qui existait potentiellement, ce qui pouvait venir. Un peu plus tard, un Rosny Aîné concevra vraiment des choses qui n'existeront jamais. Jules Verne, lui, se concentre sur le potentiel de son siècle. Son imagerie est très en phase avec celle de son temps. Il apparaît comme un capteur de l'imaginaire collectif, un prophète, moins dans le contenu que dans sa posture. Et chez lui, les objets précis comptent moins que le formidable engagement des hommes au service du savoir - des hommes, oui, car les femmes ne sont guère présentes et même peu consommées... Tout disparaît au profit de la quête de connaissance.

- Cadet de Verne, H.G. Wells («LaGuerre des mondes», «L'Ile du Docteur Moreau») était bien plus pessimiste face à l'idée de progrès, et plus sombre quant à l'évolution de la science... N'a-t-il pas gagné, aujourd'hui?

- Il est le Jekyll de Verne. Mais tous deux forment les deux faces d'une même médaille de la science-fiction: l'idéologie du progrès d'un côté, les valeurs que l'on veut opposer à la science et à la technologie de l'autre. Oui, la science-fiction est à présent nettement plus wellsienne. Mais on peut être nostalgique des deux auteurs, vus comme des porteurs de mythes, et d'une cause à laquelle on se vouerait. Tant que l'on ressent cette nostalgie, ce n'est pas mort.