Elle voudrait aller faire la sieste mais quelque chose la retient. Sur la passerelle qui surplombe les fondations de son -ORGANuGAMME –, Danielle Jacqui résiste. Contre elle-même, contre le temps, contre les trois gaillards qui vissent les pièces de son immense puzzle à 13 mètres de hauteur. La main sur la balustrade en métal, les yeux plissés par le soleil ou la circonspection, elle a le maintient d’une reine, l’équanimité d’un pape.

Pour réussir sa vie d’artiste, il faut une créativité constante. Il faut aussi, quand on est une femme née en 1934, autodidacte et souvent marginalisée par les institutions académiques, une haute dose d’opiniâtreté. C’est la combinaison de ces deux éléments, ajoutée au concours de la ville de Renens, qui a permis d’acheminer son -ORGANuGAMME- jusqu’à la Ferme des Tilleuls, qui dévoile ce samedi un premier aperçu de cette installation hors norme dont la suite se poursuivra en 2021 après une collecte de fonds.

Trente-six tonnes

Initialement destiné à recouvrir la façade de la gare d’Aubagne, près de Marseille, ce projet monumental de 36 tonnes de céramiques fabriquées entre 2006 et 2014 a connu une longue épopée. Progressivement lâchée par la municipalité en place, qui renonce au bas-relief, Danielle Jacqui a continué à produire, organisant son œuvre au sol d’une gigantesque halle en attendant qu’on lui propose une alternative locale. Ce n’est pas la première fois qu’elle vise l’espace public: dans le hameau de Pont-de-l’Etoile, où elle habite, cette ancienne brocanteuse s’est battue pour qu’on la laisse peindre et décorer les murs de sa maison, qu’elle fait visiter sur demande – et selon son humeur – aux touristes et amateurs d’arts qui sonnent tous les jours à sa porte.

Quand Aubagne la somme finalement d’évacuer les lieux, elle se tourne vers le photographe romand Mario Del Curto, membre de l’association de la Ferme des Tilleuls. A la manière d’un Dubuffet léguant, faute de reconnaissance en France, sa collection d’art brut à la ville de Lausanne en 1971, Danielle Jacqui décide de faire don de son -ORGANuGAMME- à Renens. Elle met ainsi fin à une longue bataille. «Mais pas celle que vous croyez. Je sors de cinquante ans de guerre pour dire: «Ne m’empêchez pas d’exister, laissez-moi arriver.»

Un comité d’honneur – dont Michel Thévoz, ancien directeur de la Collection de l’art brut – est créé et la ville débloque un budget pour organiser le transport. «Ma première réaction en arrivant sur place fut la stupéfaction, se souvient André Rouvinez, coordinateur du chantier, qui travaille entouré des anciennes équipes techniques du musée de l’Elysée. Je ne parvenais pas à croire que cette femme ait pu produire une œuvre d’un tel volume, seule, entre ses 72 et ses 80 ans.» Il faudra cinq containers maritimes pour transporter les 4000 pièces de céramiques photographiées par drone et réparties en 200 caisses de 250 kilos. Entreposées dans la cour de la Ferme des Tilleuls, elles seront progressivement montées sur une structure métallique et modulable de Jean-Gilles Décosterd. L’architecte lausannois réajuste régulièrement ces 27 totems en forme de toupies, ou de cristaux de roche, pour satisfaire aux exigences de l’artiste: «Aujourd’hui où, de la conception à l’exécution, tout doit être réglé en amont, c’est rare de pouvoir travailler comme ça, de manière collaborative. Le projet n’est plus une forme figée mais un processus dynamique.Dans ce sens, on est assez proche de la notion d’-ORGANuGAMME- développée par Danielle Jacqui: un chantier évolutif, adaptable à volonté.»

Hallucinations

Or de la volonté, Danielle Jacqui n’en manque pas. «Mon défaut de caractère, c’est d’avoir du caractère», assume-t-elle en essayant d’écourter l’entretien pour ne rien perdre du montage qu’elle supervise attentivement. Refusant d’expliquer le titre de son œuvre monumentale, elle lui préfère son concept: «Réaliser son rêve, s’il le faut jusqu’à la mort.» Elle voguait justement sur le Styx quand le détail de l’-ORGANuGAMME- à venir s’est imposé à elle. C’était en 2006, au sortir d’une opération carabinée. Des anesthésiants puissants circulent dans ses veines, elle passe plusieurs heures en proie aux hallucinations: «J’étais allongée sur ce fleuve, j’allais ou je revenais des enfers et je voyais des sculptures qui sortaient des parois rocheuses.»

A voir à la Ferme des Tilleuls: Syngenta dans le viseur du photographe Mathieu Asselin

A son réveil, ses mains n’ont plus qu’à reproduire les visions: des faces de gorgones, des chenilles pailletées, une horloge en mosaïque, des carreaux peints de fleurs et de soleils exaltés, des margotins désarticulés et des visages de carnaval qui tirent la grimace à la grande comédie du monde. On croit épuiser un détail – il se renouvelle au contact de son voisin. Le vocabulaire visuel de Danielle Jacqui est gargantuesque, allégorique et foisonnant, «cohérent dans sa diversité», ajoute celle qui refuse désormais d’être étiquetée art brut, naïf ou singulier: «Ça me fatigue à la fin. Je suis -ORGANuGAMME –, qui m’aime me suive!»

Toute sa vie, Danielle Jacqui s’est débattue pour échapper aux cases où la norme voulait la ranger. Placée très jeune par sa mère résistante et militante féministe, elle a grandi en pension dans des écoles aux méthodes de pédagogie alternatives. Elle décroche dans les matières générales mais accroche avec la peinture, développant sa palette, son écriture et son graphisme. A 15 ans, elle se coud des robes en patchwork qui font scandale dans la rue. A 18 ans, elle se marie «pour devenir femme». Elle a quatre enfants avant de divorcer – encore un scandale. Elle rêve d’être artiste comme Renoir mais se contente de décorer sa maison dans l’indifférence générale. Dans les années 1970, elle se choisit un métier d’homme et détonne en devenant brocanteuse.

Apprendre à résister

Entre deux antiquités, elle expose les santons qu’elle fabrique pour ses enfants avec la terre de son jardin. Les connaisseurs admirent, cherchent une signature et les reposent aussitôt quand elle s’en déclare l’auteure. Avec les sous de la brocante, elle achète une toile et des couleurs. Peu de temps après, elle vend son premier tableau: une peinture en relief, très sculptée, qui ressemble à de la broderie. Un collègue l’envoie à Vence rencontrer le galeriste Alphonse Chave, un proche de Dubuffet, pour juger de son travail. Il l’encense, lui achète trois pièces et lui ouvre les placards où il cache jalousement sa collection d’art brut. «J’ai rien compris à ses peintures recouvertes de petits pois. Je n’avais aucune culture artistique, j’ai toujours été marginale. Il y a un artiste que je connais, qui est cardiologue et qui est Noir. Quand il vient chez moi, il me dit: «Alors, et ta négritude? Est-ce que tu la supportes?» C’est ça: à force, tu te fais une carapace et tu apprends à résister.»

Dans la cour de la Ferme des Tilleuls, son corsage à strass papillote sous le cagnard de septembre. Elle voudrait aller faire la sieste mais quelque chose retient son infatigable silhouette. C’est peut-être l’opiniâtreté, ou le revers de sa médaille: à 86 ans, Danielle Jacqui a l’appétit d’une jeune artiste qui goûte enfin à la reconnaissance et qui n’en perdra pas une miette.


«Danielle Jacqui – Colossal d’Art Brut ORGANuGAMME II», Ferme des Tilleuls, Renens. Vernissage le samedi 26 septembre dès 11h.