classique

Daniil Trifonov enivrant, Alexander Melnikov puissant

Deux pianistes russes aux tempéraments opposés se produisaient mardi et mercredi au Verbier Festival

Deux pianistes russes, deux mondes. D’un côté, Daniil Trifonov, 21 ans, lauréat de trois grands concours (dont un 1er Prix remporté en août 2011 au Concours Tchaïkovski de Moscou). De l’autre, Alexander Melnikov, 39 ans, à la carrière plus lente à décoller, mais aujourd’hui largement reconnu. A la Salle des Combins, le jeune virtuose jouait mardi soir le 2e Concerto de Chopin avec le chef japonais Masaaki Suzuki et le Verbier Festival Chamber Orchestra. Son aîné Alexander Melnikov se produisait, lui, en récital, mercredi matin à l’église de Verbier.

Difficile d’imaginer tempéraments plus opposés: le premier tout en souplesse et ardeur féline, le second tout en densité physique. Daniil Trifonov possède des mains fines faites pour jouer Chopin. Sous ses doigts, le 2e Concerto en fa mineur semble renaître dans le feu de l’instant. Ce pianiste allie une délicatesse extrême (nuances piano et pianissimo) à une fébrilité enivrante. Son phrasé est ample et élastique (le fameux rubato chopinien!) sans être relâché. Il développe une magnifique palette de couleurs. Il prend des risques, comme dans la coda du «Finale» jouée avec une virtuosité ailée. Masaaki Suzuki l’accompagne avec attention et sensibilité: le chef japonais cherche à alléger le tissu orchestral, ce qui surprend de prime abord, mais rend à l’œuvre sa transparence nécessaire.

Sans doute Daniil Trifonov avait-il le trac mardi soir (il y avait de quoi avec Alfred Brendel et Nikolai Lugansky dans la salle!). Autant son jeu est fluide (malgré des mimiques un peu étranges), autant il se montre saccadé quand il salue le public. Il offrait deux bis. Passons sur cette Gavotte de Bach revue par Rachmaninov – une friandise, sans plus. La Grande Valse brillante en mi bémol majeur Opus 18 de Chopin est d’un autre niveau! A nouveau, c’est la liberté de ton qui enchante. Daniil Trifonov a le chic et cette touche d’impertinence (comme chez Samson François) qui donnent du nerf à Chopin, sans quoi cette musique peut devenir terriblement mièvre.

A l’inverse, Alexander Melnikov est la sobriété même. Peu de pédale, une articulation nette, des sonorités plus russes qu’allemandes – du moins dans la Wanderer-Fantaisie de Schubert qui ouvrait son récital. Ce jeu très pensé et très construit semble vouloir imiter Sviatoslav Richter pour la clarté et la hauteur de vue; le résultat est du «post-Richter» (d’après Richter). On n’est pas franchement ému. Les Fantaisies Opus 116 de Brahms passent mieux, avec quelques bouffées de lyrisme et des sonorités joliment trouvées («Intermezzi 2 et 4»), même si le pianiste s’y montre encore un peu artificiel. Le meilleur est dans la 6e Sonate de Prokofiev qu’Alexander Melnikov empoigne d’une main de fer. C’est un jeu puissant, massif. Il brutalise un peu le clavier (ce qui sied aux parties percussives) mais se montre également capable de poésie, comme dans le beau mouvement lent aux plans étagés. Si la Fantaisie en si mineur op.28 de Scriabine paraît trop brutale, le Poème Opus 32 No 1 offert en bis, joué de manière naturelle et détendue, regorge de lyrisme.

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