Daniil Trifonov n’a rien d’un pianiste comme tant d’autres sur le circuit international. A 22 ans, le virtuose russe est un phénomène, capable de dominer des partitions aussi vertigineuses que la Sonate en si mineur de Liszt en révélant toutes ses facettes. Compositeur lui-même (il joue certaines de ses pièces en concert), il cerne la trajectoire d’une œuvre dans sa globalité sans se laisser emporter par l’émotion.

De retour au Verbier Festival, après une première apparition remarquée l’été dernier, ce démiurge du clavier, doublé d’une fibre hypersensible, a médusé le public, dimanche matin à l’Eglise. Evidemment, l’«effet star» tend à parasiter les concerts au Verbier Festival, où l’étiquette prend parfois le dessus sur la qualité intrinsèque d’un artiste. Mais en l’espèce, les standing ovations, dans les première et seconde parties du récital, étaient amplement mérités.

Ce qui fait le génie de Trifonov, c’est sa capacité à transcender son instrument. Il est comme un chef d’orchestre au clavier. Il fait ressortir telle voix tout en faisant affleurer tel contre-chant, sur plusieurs niveaux à la fois. D’autres pianistes, comme la Géorgienne Khatia Buniatishvili, dominent cet art si difficile – sauf que Trifonov ne s’autorise aucun effet juste pour l’effet. Il est toujours maître de sa boussole, apte à cerner où telle ligne l’emmène, où la courbe émotionnelle d’une œuvre culmine et se résorbe.

Prenons la Sonate de Liszt. Cette œuvre charnière du romantisme, composée en 1852 et 1853, renouvelle complètement la forme sonate. Ecrite d’un seul tenant, elle réunit plusieurs mouvements en un, se base sur une série de motifs qui se recyclent et se réinventent sans cesse. Daniil Trifonov fait entendre cette transformation des motifs, en particulier dans le «fugato» qui ouvre la dernière partie de l’œuvre. Il y a un aspect grimaçant dans son jeu, peut-être le côté fourbe de Mephistophélès, puisque certains commentateurs disent que la Sonate de Liszt aurait été inspirée du Faust de Goethe.

Le tout début de la Sonate, dans le grave du clavier, prend déjà une couleur très spécifique sous les doigts de Trifonov. La menace plane, le pianiste russe faisant ressortir les chromatismes descendants dans un bain de résonances. Puis le thème est énoncé avec vigueur, l’œuvre prenant son envol dans toute sa fébrilité.

Daniil Trifonov fait jaillir des torrents de notes sans jamais brutaliser le clavier. Il possède une prodigieuse richesse de couleurs et de timbres, passant de la plus douce nuance (le thème éthéré dans le premier mouvement) à des déferlements sonores. Il s’autorise quelques libertés, étirant les phrases au maximum, comme dans la transition entre ce qui fait office de «mouvement lent» et le «fugato».

La Sonate-Fantaisie No 2 de Scriabine, offerte en début de récital, et le cycle des 24 Préludes de l’Opus 28 de Chopin lui vont pareillement. Daniil Trifonov fait chanter certains Préludes avec une candeur magnifique. A nouveau, le pianiste russe affiche des choix parfois radicaux, comme dans le fameux Prélude en ré bémol majeur joué très lentement. Toute la partie centrale est extraordinairement sombre et pesante, avec des contrastes dynamiques marqués.

Lundi matin, Daniil Trifonov accompagnait Renaud Capuçon, toujours à l’Eglise. Si la 3e Sonate de Bach paraît un peu fade et romantisée, les deux artistes ne s’harmonisant pas complètement, la grande Fantaisie en ut majeur D 934 de Schubert les trouve idéalement unis. Le toucher de Trifonov est d’une veine très viennoise, tandis que Renaud Capuçon joue la carte d’un classicisme proche d’un Grumiaux. Très belle Sonate en la majeur de César Franck: le violon de Capuçon, lyrique, chaud et subtil, de couleur assez française, se déploie sur le piano tour à tour souple et enfiévré de Trifonov. Ce goût du partage illustre aussi à quel point le pianiste russe a l’art de s’affirmer sans tirer la couverture à soi.

Il conjugue nuances douces et éthérées et déferlements sonores dans la «Grande Sonate» de Liszt