Depuis quelques années, Les Cinémas du Grütli de Genève ont eu l’heureuse idée de s’associer avec le Festival Annecy Cinéma Italien pour proposer un aperçu de cette production cinématographique transalpine aujourd’hui quasiment ignorée par nos distributeurs. C’est ainsi que seront présentés ce week-end six inédits, en présence du grand spécialiste Jean A. Gili, directeur artistique de la manifestation annécienne qui a connu sa 34e édition la semaine dernière. Ce soir en avant-première (car ce film-là connaîtra une vraie sortie), «Le confessioni» de Roberto Andò, avec Toni Servillo et Daniel Auteuil, sera ainsi suivi samedi et dimanche par deux comédies («Un bacio» d’Ivan Cotroneo et «La felicità è un sistema complesso» de Gianni Zanasi) et deux drames («La ragazza del mondo» de Marco Danieli et «La vita possibile» d’Ivano De Matteo), avant de conclure avec le documentaire «Ridendo e scherzando» de Paola et Silvia Scola, hommage de ses filles à feu le grand Ettore.

Avec la bonne santé du cinéma italien vantée en préambule du programme, il n’y aurait donc que des raisons de réjouissances? Dans une année qui a vu le triomphe du documentaire «Fuocoammare» de Gianfranco Rosi à la Berlinale, le «carton» historique au box-office avec la comédie «Quo vado?» du tandem Checco Zalone – Gennaro Nunziante (9.350.000 entrées en Italie, 50.000 en Suisse…) et la présence de cinq films italiens à Cannes (dont trois à la Quinzaine des réalisateurs dirigée par le patron du Grütli Edouard Waintrop), comment penser autrement?

L’arbre et la forêt

Et pourtant, le tableau réel est autrement préoccupant. Du côté de la production et de la distribution d’abord, la première pléthorique (environ 130 longs-métrages de fiction l’an dernier et autant de documentaires) alors que seule la moitié (deux tiers des fictions, un tiers des documentaires) accède encore une sortie en salles. De la fréquentation ensuite, avec une part de marché national qui plafonne entre 20 et 25%, seules quelques comédies tirant leur épingle du jeu. Plus grave, on peut aussi se montrer dubitatif quant à la qualité de cette production, en une année qui n’a pas vu de film italien en compétition à Cannes (seul «Fai bei sogni» de Marco Bellocchio aurait pu y prétendre) tandis que le trio hissé à cet honneur à Venise était plus contesté que jamais.

De fait, depuis une dizaine d’années, la relève qu’a toujours prospectée Annecy Cinéma Italien peine à s’affirmer. Les auteurs les plus intéressants de la nouvelle génération, rompus à la pratique du documentaire, se trouvent trop souvent réduits à des micro-budgets tandis que les plus opportunistes se cantonnent dans la comédie, la télévision récupérant de plus en plus de talents en quête d’un minimum de stabilité. Mais où se cachent donc les héritiers du grand cinéma italien d’antan, quand Néoréalisme et Cinecittà, boom économique et contestation politique le hissèrent au firmament mondial?

Un week-end trop modeste

Sans être un immense cinéaste, le Sicilien Roberto Andò est clairement de ceux-ci. Pour son deuxième film d’affilée avec le phénoménal Toni Servillo (après «Viva la libertà», sur un politicien et son jumeau), il persiste dans la fable philosophique à la Leonardo Sciascia. «Le confessioni» imagine une sorte de G8 des ministres de l’économie convoqués à l’initiative d’un grand banquier, avec un moine comme invité surprise. Il y aura un mort et une enquête, quelques soupçons et plusieurs confessions, pour finir par un rappel à la raison d’une économie qui a oublié d’être au service des hommes. Comme toujours avec Andò, ambition artistique et soupçon de banalité se le disputent tandis que formellement, l’ombre de Paolo Sorrentino plane pour le meilleur et pour le pire.

On pourra ainsi préférer un film plus modeste comme «La ragazza del mondo», premier opus de Marco Danieli qui s’est inspiré de l’histoire d’une connaissance. En racontant la difficile émancipation de la fille d’un couple de Témoins de Jéhovah, ce drame sensible très bien joué (par la jeune Sara Serraiocco, Prix d’interprétation à Annecy, sans oublier Pippo Delbono en chef de secte paternaliste) parvient à captiver dans un style réaliste, sans aucun effet de manche. Mais on aurait de la peine à y reconnaître la patte d’un futur grand.

Quant aux autres auteurs programmés, ce sont tous d’anciens lauréats d’Annecy qui semblent se cantonner dans une honnête moyenne. Tant Ivano De Matteo (qui dirige cette fois Margherita Buy et Valeria Golino) que Gianni Zanasi (qui retrouve Valerio Mastandrea et Giuseppe Battiston neuf ans après «Non pensarci/Ciao Stefano») sont des néo-quinquas plus ou moins installés tandis que leur cadet Ivan Cotroneo (cinq ans après «La kryptonite nella borsa») reste avant tout un scénariste prolifique. Bref, sûrement de quoi passer un week-end en bonne compagnie. Mais rien qui annonce le nouveau souffle dont on rêve après trois décennies de décadence berlusconienne.


Un festival en danger de disparition

Annecy Cinéma Italien survivra-t-il au départ de Jean A. Gili, son cofondateur avec Pierre Todeschini, décédé en 2007? Ce fut la grande nouvelle de cette 34e édition, bien plus qu’un palmarès anecdotique: Grand Prix à La pelle dell’orso de Marco Segato, récit de formation situé dans les Dolomites des années 1950 mais adapté d’un roman récent, Prix spécial du jury à Lo scambio de Salvo Cuccia, film de mafia qui injecte un peu d’ambiguïté dans la lutte, et Prix Sergio Leone (de carrière) au Sicilien Francesco Calogero, à l’occasion de Seconda primavera, son 6e opus après quinze années de silence, récit aussi maladroit que sincère du retour à la vie d’un quinquagénaire…

A 77 ans, on comprend bien la décision de rendre son tablier de ce connaisseur et animateur hors pair, en une année qui a vu la disparition d’Ettore Scola, président d’honneur du festival. Ce qu’elle cache, par contre, ce sont des années de combat usant contre des subventions à la baisse, des deux côtés de la frontière. Seule l’émergence des films commissions régionales en Italie aura permis d’enrayer un déclin encore plus rapide. Et comme le public ne s’est guère renouvelé (malgré la présence massive de scolaires depuis le début…), la manifestation n’est aujourd’hui plus que l’ombre de ce qu’elle fut.

Faut-il pour autant la fusionner avec la plus modeste semaine du cinéma espagnol, comme y pousse Salvador Garcia, directeur de Bonlieu Scène Nationale? Ce serait comme mélanger cinéma suisse et belge, sous prétexte de vagues points communs! Autrement dit, aller droit à l’échec programmé – voire souhaité par certains. A moins de trouver rapidement un nouveau directeur artistique de valeur, assuré d’un véritable soutien pour remonter la pente, Annecy pourrait bien perdre là un fleuron de sa vie culturelle. Exergue