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Danny Fields, le parrain du punk

Manager, journaliste et photographe, il a accompagné le destin de groupes légendaires comme The Doors, The Stooges et The Ramones. Un documentaire vient de lui être consacré chez lui à New York. Rencontre

Au premier plan, il y a Nico, les yeux baissés, un sourire lumineux sur les lèvres. Et derrière elle, Danny Fields, ses yeux d’un bleu-gris éclatant encadrés par des cheveux noirs mi-longs. Il sourit comme un petit garçon qui s’est fait prendre la main dans le pot de confiture. La photo a été prise par Linda McCartney. Elle est accrochée sur un mur de son petit appartement du West Village, à New York. Sur une autre, on voit Danny et Pete Townshend, Iggy Pop pris en photo par Danny, Danny et Janis Joplin ou encore Patti Smith et Bob Dylan photographiés par Danny.

Danny Fields est une légende. L’une de celles qui œuvrent dans l’ombre, s’agitant dans les coulisses du rock’n’roll pour permettre à d’autres hommes et femmes de capter la lumière. Un documentaire réalisé par le cinéaste Brendan Toller*, présenté mi-mars au festival South by Southwest d’Austin, retrace le parcours hors du commun de ce gamin juif né dans le Queens en 1939 qui s’est retrouvé à l’épicentre de la révolution musicale qui a secoué New York entre 1962 et 1978.

L’homme, âgé aujourd’hui de 75 ans, ne tient pas en place. Il se lève, se rassied, se relève et ponctue toutes ses phrases de grands gestes de la main. Il a les traits érodés par les ans et a troqué sa tignasse contre un fin duvet, mais son regard d’iguane conserve une lueur malicieuse. Il est un peu pressé: ce soir, il doit se rendre à une cérémonie qui récompense les plus beaux prostitués mâles, les Hookies, mais il prend le temps de raconter sa vie de sa voix traînante, avec truculence.

«Tout a débuté en 1966-67, commence-t-il. Plusieurs disques séminaux sont sortis à ce moment-là, comme Aftermath

des Rolling Stones et, bien sûr, l’album à la banane du Velvet Underground.» Il décrit cette période comme «un big bang créatif». A l’époque, Danny Fields, qui venait de troquer la faculté de droit de Harvard contre une vie de bohème à Greenwich Village, était un habitué de la Factory d’Andy Warhol. Il est ami avec Nico, Lou Reed, Edie Sedgwick et plusieurs autres égéries du maître du pop art.

Devenu rédacteur en chef du magazine Datebook,

il se fait remarquer en 1966, lorsqu’il publie une série d’interviews chocs avec les Beatles. Il brandit un vieux classeur brun qui contient une copie de la publication pour adolescents jaunie par les années. Sur la couverture, Paul McCartney déclare qu’il n’aime pas les Etats-Unis, «un pays pourri où tous les Noirs sont de sales Nègres». John Lennon y affirme que les Beatles sont «plus populaires que Jésus». Ironiquement, c’est la seconde citation qui a provoqué une tempête.

Une chaîne de radio de l’Alabama a organisé un autodafé des albums des Beatles et le groupe a reçu des menaces de mort. A son arrivée à Memphis, il a dû affronter une foule hostile, outragée par ce blasphème. «Juste avant que leur avion n’atterrisse, quelqu’un a regardé par la fenêtre et demandé pourquoi il y avait de la neige en août, raconte-t-il, assis au milieu de ses posters de Jasper ­Johns et porcelaines à l’effigie de la reine d’Angleterre. Ce n’était pas de la neige, mais des membres du Ku Klux Klan vêtus de leurs costumes blancs.»

Suite à cet incident, les Beatles ne se sont plus jamais produits ensemble. Il paraît sincèrement désolé, puis se met à ricaner doucement. «Danny est un punk, il adore jouer les trublions en coulisses», commente Brendan Toller.

Viré de Datebook, Danny Fields se cherchait un nouveau rôle en 1967, lorsqu’il entend parler d’une nouvelle formation appelée The Doors. «Je suis allé les voir en concert et me suis autoproclamé chef de presse du groupe», sourit-il. Convoqué chez leur label Elektra, il livre ses impressions: L’une des chansons, «celle avec le mot feu», avait le potentiel de devenir un tube. Le morceau est trop long, lui répond-on. Raccourcissez-le, insiste-t-il. On l’écoute. Light My Fire

est devenu un hit interplanétaire et Danny Fields s’est fait embaucher par Elektra.

En octobre 1968, Danny Fields s’apprêtait à vivre une nouvelle révélation musicale. «J’étais parti à Detroit pour écouter un groupe appelé MC5, relate-t-il. J’en ai profité pour aller voir une autre formation, moins connue. Je les ai entendus depuis le couloir, tant leur son était puissant. Puis, je suis arrivé dans la salle et j’ai vu Iggy Pop sur scène.» Il venait de découvrir The Stooges. «Je les ai signés le lendemain, en même temps que MC5. Ils n’avaient presque jamais joué ensemble.»

C’est sa grande force, pense Brendan Toller: «Il sait repérer les artistes prometteurs et les encourager à se dépasser, même lorsqu’ils savent à peine jouer de leurs instruments. Il aime les freaks.» Un amour du bizarre et de l’underground qui l’a amené à défendre, chez Elektra, puis plus tard comme éditeur auprès du magazine 16

t comme assistant du manager Steve Paul, des artistes comme The Modern Lovers, Alice Cooper ou New York Dolls.

Dans le film de Brendan Toller, Iggy Pop loue sa capacité à repérer les sons «que personne n’était encore prêt à entendre et à convaincre tout le monde qu’il fallait les écouter». Il en a pourtant fait voir de toutes les couleurs à Danny Fields. «The Stooges étaient difficiles, concède-t-il. Il y avait des problèmes d’argent, de drogue, de discipline.» A l’époque, Iggy Pop sombrait dans l’héroïne. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase a été le jour où Danny Fields a reçu une facture pour un tunnel autoroutier que le groupe avait défoncé en forçant le passage avec son van.

«Je ne pouvais plus les aider, cela ne faisait qu’empirer», soupire-t-il. Il a alors entendu dire que David Bowie, un fan de la première heure, voulait rencontrer Iggy Pop. «Je l’ai amené chez Max’s Kansas City (une salle de concert, ndlr) et les ai présentés, dit-il. Ils se sont tout de suite entendus.» On était en 1971 et il venait de se décharger de son protégé, qui allait entamer une carrière solo avec l’aide du musicien anglais.

Le prochain coup de foudre de Danny Fields a eu lieu en 1975, dans le mythique club new-yorkais CBGB’s. «Lorsque je vois un groupe pour la première fois, je dois être soufflé par son son en moins de 15 secondes», relève-t-il. Ce soir-là, il a été «renversé comme par un vent atomique» par The Ramones, une petite formation punk composée de quatre grands dadais avec une coupe au bol, vêtus à l’identique de vestes en cuir et de jeans serrés. Il les a signés sur Sire Records et est devenu leur manager. Sous son égide, ils se sont rendus en Grande-Bretagne, où ils ont inspiré la vague du punk anglais.

Danny Fields qui est resté actif dans le milieu de la musique jusque dans les années 90, ne s’est jamais satisfait de l’étiquette de manager. Il a aussi été photographe, DJ à la radio et publicitaire improvisé pour certaines célébrités, contribuant à faire de Jim Morrison, de Steven Tyler et d’Alice Cooper des idoles pour ados sur papier glacé, grâce à quelques séances photo bien pensées. «Regardez ces images de Steven Tyler, torse nu et en pantalon à paillettes, glousse-t-il en faisant défiler les clichés qu’il a pris du chanteur d’Aerosmith pour le magazine 16

sur son ordinateur. N’est-il pas sexy?» Il va bientôt publier un ouvrage de ses photos des Ramones.

Le téléphone sonne. C’est un journaliste américain qui veut l’interviewer. Ses questions le font tiquer. Il s’agite, s’énerve et finit par lâcher, exaspéré: «Je n’aime pas la musique, je la déteste en fait. Et je pense que Kim Kardashian est la personne la plus exceptionnelle qui ait jamais existé!» Danny Fields est comme ça, à la fois passionné et capricieux. A la fois sincère et grinçant.

Ces derniers temps, Danny Fields s’est lancé dans un grand projet d’archivage de ses photographies, magazines et enregistrements de conversations téléphoniques sur cassette. Sur l’une de ces bandes audio, on entend Lou Reed s’extasier à l’écoute de The Ramones: «C’est la chose la plus extraordinaire que j’aie jamais entendue!» Ce matériel sera en partie hébergé à la bibliothèque des manuscrits et livres rares de l’Université Yale.

Aujourd’hui, il dit ne plus écouter de nouvelle musique. Mais il concède aussitôt avoir récemment craqué pour une formation britannique appelée Fat White Family. Et être tombé en pâmoison devant une chanson en français entendue sur la chaîne Spotify de son fitness. Il a presque songé à proposer ses services à son auteur. «Personne ne semblait le connaître aux Etats-Unis, cela me paraissait irréel», tonne-t-il. C’était Stromae.

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