Belle comme une héroïne de Heinrich von Kleist. Oui, cet écrivain romantique prussien qui vivait comme il rêvait, au bord de lui-même, tenté cent fois d'en finir. Il y est parvenu, entraînant dans le grand saut sa fiancée, Henriette Vogel, un matin blanc de 1811. La chorégraphe française Gisèle Vienne, 30ans, brille dans ces brumes-là. Depuis une première pièce il y a sept ans, elle drape ses fictions d'ombres, les peuple de marionnettes à taille humaine converties en sentinelles, imagine des spectacles en forme d'exorcisme, où tout tremble. A l'affiche, ce soir et demain, du Festival international de danse de Lausanne, son I Apologize promet effroi et ravissement au Théâtre de l'Arsenic.

Gisèle Vienne, donc, serait du genre amazone. Disciplinée, solide sur son étalon, et puis un air d'absence au clair de lune. C'est l'impression qu'elle donne au crépuscule, dans un bistrot, à deux pas de la gare de Genève. Avec dans la voix une douceur aiguë. A portée de main, une valise métallique, deux sacs en bandoulière: à l'intérieur, ses sortilèges, de quoi remonter deux autres de ses pièces, Kindertotentlieder (ce week-end à Genève, à l'invitation de l'Association pour la danse contemporaine) et Jerk (lundi et mardi, à l'Usine à Genève).

«Romantique, c'est une épithète qui vous convient?» «Ah oui!» s'embrase-t-elle. «Quand vous aurez vu Kindertotenlieder, vous en serez convaincu! Ce spectacle, je l'ai construit comme un tableau, avec la brume, le vent, la fumée. Mettre en scène la mort peut être très beau. Il y a une jouissance de l'obscur.» La bagatelle ne serait donc pas le fort de l'artiste. «Je revendique la lourdeur. J'ai besoin de sentir le poids de mon être. Et ne croyez pas que ce soit masochisme de ma part. C'est du plaisir! Les écrivains qui me passionnent touchent aux interdits, s'abaissent et s'élèvent, allient expérience poétique et mystique. Les Français Georges Bataille et Jean Genet. Ou encore Alain Robbe-Grillet pour ses demoiselles à la Lolita.»

Alors oui, la jeune femme se cherche et se brûle d'une lecture à l'autre; s'enflamme souvent et se blesse; ordonne à la matière de libérer ses démons. Cette inclination à butiner dans les marges, à poursuivre l'humain sous ses oripeaux d'épouvante, à le transfigurer en pantin, doit beaucoup à son enfance. Gisèle Vienne naît à Charleville-Mézières, la ville de Rimbaud. Surtout, elle grandit à Grenoble, dans l'atelier de sa mère, la plasticienne Dorothéa Vienne-Pollak. Elle y joue à la poupée, en fabrique bientôt, découvre que le destin est parfois biscornu, que le bonheur est souvent clandestin, que les bien-pensants jouent de l'opprobre comme d'un bouclier, qu'on paie parfois cher ses convictions. Son père, diplomate, est obligé de renoncer à la carrière: son communisme est une tare.

«Ma mère nous a transmis, à mon frère et à moi, une culture. Elle m'a familiarisé par exemple avec l'œuvre du peintre allemand Hans Bellmer, connu notamment pour sa fameuse Poupée. Elle a aussi une fascination pour les travestis, pour la liberté d'expression des clubs gays. De cette fréquentation, elle a fait des sculptures bizarres et des tableaux qui tenaient lieu chez nous de tapisserie.»

Gisèle Vienne apprend à discerner les portes dérobées, celles qui donnent sur des territoires aux juridictions incertaines. Double monde. Volupté du double langage. Elle parle allemand. Don de la mère, encore. A la sortie de l'adolescence, elle séjourne en Allemagne, du côté de la Forêt-Noire, puis à Berlin où elle se gave de théâtre: toutes les pièces de Kleist au Deutsches Theater; mais aussi celles de Heiner Müller, cet écrivain qui démonte les tragédies anciennes et les récrit en ordre dispersé.

Après, tout semble tracé: une école de marionnettes à Charleville-Mézières (une référence); une lecture du tourmenté Sacher-Masoch qui accouche en 2001 d'un premier spectacle remarqué où des mannequins se mêlent à des acteurs, sans qu'on puisse distinguer qui s'endiable, de l'animé ou de son double. Cette linéarité de carrière est un leurre. Les pièces témoignent des lignes brisées et des douleurs. Depuis quelque temps, Gisèle Vienne collabore avec l'écrivain américain Dennis Cooper, catalogué gay et triste à la fois. «Je suis sensible à ses personnages, adolescents fragiles, un peu paumés, un peu androgynes. Les textes de Dennis sont violents, alors que lui est d'une extrême douceur. C'est un agneau qui exorcise ses peurs.»

Cette définition va bien à Gisèle. Elle se dit de plus en plus violente dans ses spectacles. Et de plus en plus sereine à la ville. Là, elle enjolive, elle le sait. «Il y a des choses qui me rendent folle. Que les gens manquent à leur honneur, c'est insupportable!» Ses colères sont le lit de ses élégies. Dans son atelier, elle construit, avec sa mère, avec son complice Raphaël Rubbens, une humanité en mal de loi. Sur la souplesse ou la raideur d'une main de pantin, elle passe des heures. «C'est là que commence la chorégraphie.» Donner son juste poids à nos effrois est son travail.

I Apologize, Festival international de danse de Lausanne, Arsenic, me 24 à 20h30, je 25 à 19h (rés. 021/620 00 10). Kindertotenlieder, Genève, Salle des Eaux-Vives, sa 27 et di 28; Jerk, Théâtre de l'Usine, lu 28 et ma 29.