La ponctualité est la politesse des princes. Et des maîtres de ballet. Ce mercredi d’août, nous arrivons d’un même pas de fantassin, Jean-Pierre Pastori et moi, à midi trente, au restaurant de la Croix d’Ouchy. Le soleil brûle, la terrasse rêvasse. La poignée de main est pastorale. A 62 ans, l’ancien patron de la télévision lausannoise TVRL – entre 1999 et 2007 – est fidèle à sa mise de toujours, sans pli ni ride. Poids plume, épaules carrées, visage d’oiseau racé, prédateur selon le caprice, voilà pour l’image.

Un instant, on l’imagine chambellan à la cour d’un roitelet prussien. Il y aurait organisé les bals et régné sur l’étiquette. Dans la vraie vie, Jean-Pierre Pastori est directeur depuis 2008 du Château de Chillon. Avec son équipe, une trentaine de personnes, il le ressuscite, d’expositions en spectacles, de publications en itinéraires choisis. Est-ce parce qu’il aime la vie de châtelain? Il vient de prendre la tête d’une autre citadelle: depuis le 1er août, il préside la Fondation du Béjart Ballet Lausanne (BBL), où il a succédé à Jean-Pierre Givel, professeur de médecine lausannois.

Jean-Pierre Pastori recommande les pâtes de la maison, celles où les gambas se mirent dans le safran. Du vin? Jamais à midi. J’insiste. Il capitule. Va pour une syrah italienne. «Si j’avais imaginé devenir président du BBL. Mais jamais! Bien sûr, il y avait des bruits qui couraient, certains me voyaient, mais jusqu’au jour où Grégoire Junod, le conseiller municipal responsable de la Culture, m’a appelé, je n’aurais pas imaginé. Aujourd’hui, je me dis que j’ai peut-être le profil.»

Profil? Plus que cela. Il a la danse dans les veines. Il lui doit tout, ses plus belles rencontres, dira-t-il dans un moment, sa notoriété, une décoration même – chevalier des Arts et des lettres. A 17 ans, l’adolescent ne baigne pas dans la culture, mais se voit journaliste. Il publie un premier article qu’il a conservé et assiste, presque par hasard, à un spectacle de Maurice Béjart, alors au sommet de son inspiration, au Festival d’Avignon. On est en 1967, la scène théâtrale européenne branle et bout. Le jeune homme vient de se trouver une cause: il sera critique dans les colonnes de 24 heures, métier qu’il a exercé pendant plus de 40 ans; il portera aussi haut, dans ses livres, la mémoire de ses héros, de Serge Diaghilev, l’inspirateur des Ballets russes dans les années 1910-1920, à l’étoile française Patrick Dupond, de Serge Lifar à Maurice Béjart surtout.

La présidence du BBL, pour le balletomane, s’apparenterait au fauteuil de l’Académie pour l’écrivain. Sauf que l’existence même du BBL est aujourd’hui contestée jusque dans les rangs des béjartiens de la première heure. A quoi bon maintenir, cinq ans après la mort de Maurice Béjart, une compagnie condamnée à ressasser un répertoire inégal? La muséification menacerait la troupe dirigée par Gil Roman. Pourquoi Lausanne ne miserait-elle pas sur un créateur vivant reconnu qui écrirait sa propre histoire, ouvrirait de nouvelles perspectives? «Mais, mais… Je suis étonné qu’on demande à la danse ce que personne ne demande à la musique classique. Le BBL est un patrimoine formidable qu’il faut maintenir vivant, avec à sa tête Gil Roman, désigné comme successeur dans son testament par Béjart. Regardez ailleurs. Quand le chorégraphe noir américain Alvin Ailey meurt en 1989, personne n’appelle à la dissolution de la troupe. Et aujourd’hui, elle continue d’attirer les foules partout où elle passe. Le BBL, c’est la carte de visite de Lausanne et du canton.»

Dans les assiettes, les gambas se prélassent dans leur lit de pâtes. Jean-Pierre Pastori, lui, s’échauffe, avec méthode. «Oui, je sais, ce n’est pas dans l’air du temps que d’aimer le BBL. Il faut préférer des gens qui ne savent pas danser, ceux qu’on voit dans certains spectacles contemporains. Moi, j’aime le mouvement et la beauté.» Gardien du patrimoine? «Si c’est ça, c’est tant mieux! Je suis très attaché à la mémoires des gens qui font avancer les choses et qu’on oublie. Je suis en train d’écrire un livre sur Robert Piguet, ce couturier né à Yverdon qui a fait une carrière splendide à Paris dans les années 1920-1930. Qui se souvient de lui? Je me suis rendu à sa maison à Villeneuve, j’aime m’imprégner. C’est peut-être le sens du temps qui passe. J’aimerais arrêter le temps.»

Jean-Pierre Pastori croit aux présences, plus qu’à l’absence. Il flâne dans les cimetières, comme pour raviver un dialogue, avec Coco Chanel par exemple, en sa dernière demeure du Bois-de-Vaux, ou avec Ida Rubinstein, cette ballerine qui a commandé le Boléro à Maurice Ravel. «Croyez bien que je suis sans mélancolie, sans spleen. Mais nostalgique, oui, d’une époque que je n’ai pas connue.»

Les gambas ont été croquées depuis un moment. «Jean-Pierre Pastori, à quelle époque auriez-vous voulu vivre?» «Sans hésiter, les années 1920, sur le plan artistique, pas sur le plan social. Pablo Picasso, Francis Poulenc, Arthur Honegger, Benjamin Britten, Jean Cocteau, les Ballets russes… Si on compare, nous vivons une période stérile…» Mais, Jean-Pierre… «Mais dites-moi, qui est fantastique aujourd’hui? Alors bien sûr, il y a de grands créateurs, mais pas avec une telle concentration que dans les années 1920.» On lui demande encore quel artiste il aurait été. «Chanteur, parce que le chant est l’expression la plus directe du corps.» Et danseur? «C’est trop dur. Il faut tellement d’abnégation. Et vous êtes à la merci d’un non-renouvellement de contrat. Il faut une force hors du commun pour exercer ce métier. C’est pour cela que j’admire autant les danseurs.»

«Dessert?» Jean-Pierre Pastori décline, sobriété oblige. Le gin tonic, c’est pour la nuit, jure-t-il. Les douceurs aussi. Cet amateur de forme tient à sa ligne. Sa vie est rangée, entre son domicile lausannois et Berlin, où il possède un appartement. Chaque matin, il est à 8 heures 45 dans son bureau de Chillon, le plus beau de Suisse, précise-t-il, avec sa vue sur les vapeurs qui passent presque à portée de main. A midi, il file au fitness. Et le soir, il travaille, sur Robert Piguet ces derniers mois. Trois projets de livre attendent. Des personnalités oubliées, bien sûr. Le chambellan de Chillon a un faible pour les mystères, les traquenards de Patricia Highsmith, mais aussi les élégies de Lord Byron, ce lion romantique qui est passé par Chillon après les débâcles napoléoniennes et qui a donné au château une postérité littéraire – il écrit en 1816 le poème Le Prisonnier de Chillon.

«Et comme président de la Fondation du BBL, vous ferez quoi?» «Mes expériences à TVRL et au château de Chillon me donnent une crédibilité en matière de management. Je voudrais que le BBL améliore son sponsoring et sa communication. Et puis je serai naturellement son ambassadeur quand il s’agira de négocier avec les autorités. Mais je ne suis pas seul, et le patron de la compagnie, c’est Gil Roman.»

De la syrah, il ne reste plus une goutte. Dans un moment, Jean-Pierre Pastori retrouvera la clarté de son bureau au bord des vagues. Le lac des cygnes sera à lui.

«Nous vivons une période artistiquement stérile, si on pense aux années 1920»