Un artiste majeur donne toujours le sentiment que la scène est sa maison, avec son ordre ou son désordre prémédité et ses doubles fonds surtout qui révèlent leurs ressources d'une pièce à l'autre. Le chorégraphe vaudois Gilles Jobin, 43 ans, est de cette race-là. Chacune de ses créations depuis 1997 élargit son territoire sans le trahir. Présenté en première mondiale jeudi à Annecy au Théâtre de Bonlieu, avant Paris, Genève et Lausanne, Text to speech imprègne durablement le spectateur. Ce spectacle est la photo de guingois d'une génération qui a entre 30 et 40 ans, qui improvise sur le Net ses convictions, s'insurge en silence, cherche le contact tous azimuts. Gilles Jobin et ses cinq interprètes traitent la réalité telle qu'elle tourne en boucle dans leurs têtes, la transfigurent surtout, à la croisée de la danse et de ce que les plasticiens appellent une installation.

Pourquoi Text to speech parle-t-il d'emblée? La familiarité d'un climat d'abord. Sur scène, en biais, une table rouge massive, longue comme celle d'un conseil d'administration. Des jeunes gens pianotent sur leurs ordinateurs portables. C'est un cybercafé. La caisse de résonance surtout de la planète. C'est que ça bourdonne de partout, en anglais et en français. Un speaker enchaîne les catastrophes. CNN et France-Info en tandem. Des intégristes protestants - mais oui - ont pris le pouvoir à Genève, Berne est la proie de factions rebelles catholiques, l'aéroport de Kloten est infesté par des kamikazes. La Confédération s'effondre, comme hier l'Irak et l'Afghanistan.

C'est une fiction. L'ordre convenu des désastres renversé. Le Nord poussé dans le cratère du Sud. Sur scène, les internautes, eux, ont abandonné leurs postes de contrôle - illusion de maîtrise, bien sûr. Ils accrochent au sommet de mâts disséminés sur le plateau des câbles qui traversent l'espace, tenus au sol par des poids. Surgit alors une nasse. La Toile matérialisée.

La force de Text to speech, c'estson pouvoir métaphorique. Gilles Jobin ne décalque rien, il donne un volume, comme une réalité physique, à des concepts aussi rabâchés que «globalisation», «village planétaire». Son dispositif scénographique a valeur de prélèvement, comme disent les criminologues: ici et là, des écrans où crépitent des flammes, mais aussi des haut-parleurs noirs comme autant de balises dans une mer démontée, et encore des câbles en guise d'amarres. Ce faisceau d'indices suggère une société obsédée par l'idée de réseau, mais impuissante à penser l'altérité. Il y aurait là comme un désir de l'Autre court-circuité. Au milieu de ce bazar, quatre hommes et deux femmes, trainings urbains, s'abreuvent d'informations, digèrent le Kenya, recrachent la Colombie, puis rampent sous les filins, à l'affût d'une issue de secours.

La maladie du temps, ce serait donc ce gavage d'informations, l'inaptitude à les digérer surtout, et corollaire, cette vacuité de spectateur-consommateur qui ne sait comment entrer dans le théâtre du monde, changer son ordonnance. Dans Text to speech, les protagonistes sont transpercés par la voix méthodique d'un journaliste comptabilisant les morts du jour. Parfois, ils s'effondrent, dans une nappe sonore, hoquets de radio, couinements de console - création magnifique de Cristian Vogel. Parfois, ils se suicident. A un moment, une danseuse expose sa chair à des flèches qu'elle enfonce elle-même. Puis un homme la libérera de ces pics, avec une tendresse d'amant. De Two thousand and three créé avec le Ballet du Grand Théâtre en 2003 à Double deux en 2006, les pièces de Jobin sont souvent ainsi: une nuance de douceur - c'est-à-dire aussi une qualité de toucher - traverse des visions apocalyptiques.

Alors, oui, Text to speech est la chronique d'un incendie qui s'éternise. La planète brûle - le crépitement des flammes se mêle aux sautes d'humeur des ondes. C'est aussi une pièce politique. Sans message. Sans bonne conscience à faire valoir. Gilles Jobin a remisé l'étendard, mais s'engage. Son éthique est modeste: la vigilance, même quand tout semble nous échapper. A la fin, dans les ténèbres qui submergent la scène, deux visages surnagent. On ne voit plus qu'eux, deux consciences suspendues à leurs PC. Deux veilleurs qui résistent à la tentation d'éteindre tout. Un spectacle marquant, c'est parfois ça: un halo qui obsède.

Text to speech,Annecy, Bonlieu, sa 8, 20h30 (http://www.bonlieu-annecy.com); Théâtre de Carouge (GE), du 6 au 10 mai; Arsenic de Lausanne, du 16 au 19 septembre. 45 mn.