L'âme, du bout des doigts. Sur la scène du Bâtiment des forces motrices, deux danseurs, jupes nippones, face-à-face. Ils s'inclinent, leurs têtes se touchent. Ils n'ont rien à se dire, tout est là: la jonction et la distance, la consolation d'une présence et la solitude dans un petit matin d'Orient. C'est le prologue de Loin, pièce du chorégraphe belgo-marocain Sidi Larbi Cherkaoui, 28 ans. Et déjà on sait que cet artiste qui aime faire remonter à la surface des gestes naufragés nous entraînera de l'autre côté du monde, tout près de nous donc, comme dans Foi, spectacle accueilli par La Bâtie-Festival de Genève en 2003. A la fin, une salle grisée ovationnera les

22 danseurs du Ballet du Grand Théâtre, les remerciera de l'avoir fait rire comme on ne rit jamais au ballet, d'avoir incarné sans mièvrerie un rêve de fraternité.

A l'aube de Loin, ils ne sont que deux. Leurs bras s'entrelacent, une histoire se calligraphie ainsi allegro, dans un divin jeu de mains. D'autres les rejoignent, comme autant de doubles tissant le même dialogue muet. Ils vont bientôt chuter sur une ligne, formant une longue vague de tissus olive et mordorés. Un passant traverse ce pont. Une femme l'attend de l'autre côté. Ils s'aspirent, s'oublient. Plus tard, sur le sol sombre miroitant, entre deux parois à moucharabiehs, des couples esseulés seront ailés tout près de la terre, maîtres de s'abandonner aux cordes baroques du compositeur Heinrich Ignaz Franz Biber.

Equipée comique

Au cœur de Loin, la rencontre, donc. Ses tensions, ses obstacles, ses promesses. Sujet rebattu? Oui. Sauf que Sidi Larbi Cherkaoui est allé chercher sa matière auprès des individus qui composent le Ballet. C'est leurs récits qui commandent ici des confidences insolites. Déployée sur toute la longueur du plateau, la troupe écoute trois d'entre eux se rappeler une tournée chinoise. C'est une équipée comique avec frousse des voleurs qui rôderaient en coulisses, rat traversant la scène, chauve-souris captive d'une bouche d'aération. L'angoisse de l'autre s'avoue ici et se dépasse dans la joie. Et c'est vrai qu'on rit sur son siège, qu'on se retrouve dans ces paroles penaudes.

L'altérité trouve ainsi ses voix, irréductible, mais désirable. En face de cette merveille, Black rain de la jeune belgo-colombienne Annabelle Lopez Ochoa fait triste figure en première partie de soirée. Généreuse mais maladroite, cette pièce ne nous épargne aucun cliché à l'image d'une fin calamiteuse: Eve et Adam nus sous la pluie, jetant un regard éperdu vers les cieux, sur un extrait des Variations Goldberg de Bach. Dans Loin, la troupe forme en apothéose une colline fraternelle. Un bloc doux fracturé par des différences assumées. Une certitude: cette pièce voyagera la saison prochaine. Le Théâtre national de Chaillot à Paris accueillera le Ballet. Une cinquantaine de représentations sont prévues à travers la France.

Loin et Black Rain, Genève, Bâtiment des forces motrices, place des Volontaires 2, jusqu'au 24 avril, tous les jours sauf mardi (Loc. 022/418 31 30).