Mouvement

La danse en Suisse, histoire d’une révolution douce

La scène chorégraphique helvétique n’a jamais été aussi diverse et excitante. Anne Davier et Annie Suquet retracent l’histoire de ces artistes qui depuis un demi-siècle propagent le mouvement. Leur livre, captivant, comble un vide

Une saga suisse. Avec une nuée de personnages. Des desperados qui font les antihéros. En cette nuit de 1996, le performer genevois Yann Marussich, complet et lunettes noires, prend des polaroïds du public, tandis qu’une voix off explique: «Vous allez assister au boycott en direct d’un spectacle qui aurait pu avoir lieu…» Coeurs affamés est le titre de la philippique. En 2002, le même Yann Marussich, de marbre comme Apollon au musée, versera des larmes bleues, le temps d’une station inoubliable intitulée Bleu provisoire.

Aux antipodes, sur une autre planète, règne la chorégraphe Brigitte Matteuzzi, l’ensorceleuse du samedi soir qui hypnotise les foules dans les années 1970. Cette artiste née à Zurich conçoit alors pour la télévision des spectacles qui mélangent décors de science-fiction parfois et danseurs haut perchés sur leur talon, nimbés de vert, de jaune ou d’orange. Dans son fauteuil, on se sent très pop.

La danse contemporaine en Suisse, 1960-2010, Les débuts d’une histoire, raconte ça justement: ces mille singularités qui font le rayonnement de la scène suisse. Ses auteurs, Anne Davier et Annie Suquet, sont bien placées pour remonter le courant. La première œuvre au sein de l’Association pour la danse contemporaine à Genève – elle en dirige notamment le journal. La seconde, historienne de haut vol, a publié en 2012 L’Eveil des modernités: une histoire culturelle de la danse (1870-1945). Leur réussite? Allier la précision de l’aiguilleur du ciel à la passion du témoin éclairé, l’exigence du mémorialiste à l’élégance du chroniqueur. Cette traversée, scandée par des photos de créateurs en train de répéter, est un jalon pour le spectateur comme pour le spécialiste: il n’existait pas de pareille somme.

Une enquête de terrain

«Nous n’avons pas voulu écrire une histoire des vainqueurs, mais faire resurgir toutes les personnalités de l’ombre qui sont à l’origine de cette diversité formidable, explique la Française Annie Suquet. Au départ, nous disposions d’un corpus modeste, les écrits notamment du journaliste spécialisé Jean-Pierre Pastori. Nous avons donc dû privilégier les acteurs de cette histoire, certains très âgés. Nous en avons interrogé une soixantaine à travers toute la Suisse et accumulé des centaines d’heures d’enregistrement.»

Mais comment définir «la danse contemporaine», cette galaxie où se croisent tant d’astres? Citée dans l’ouvrage, la critique Aline Gélinas propose cette définition: «Le chorégraphe contemporain s’efforce d’inventer un langage, plutôt que d’agencer ce que la tradition lui a transmis.» Elle parle de «danse d’auteur». Premier constat ici: ces fabricants de gestes sont souvent peu connus du grand public, mais ils laissent des marques, qu’ils oeuvrent à Zurich, Locarno ou Lausanne.

Le travail au long cours de merveilleux entêtés

Car le mérite d’Anne Davier et d’Annie Suquet est de montrer, partout dans le pays, le travail au long cours de merveilleux entêtés. Un nom? Alain Bernard, un danseur bernois formé au classique d’abord, qui traverse l’Atlantique en 1956 pour apprendre la technique de la légendaire – et terrifiante – Martha Graham. Il profite de ce séjour new yorkais pour se familiariser avec la danse jazz. A son retour, en 1959, il fonde son Tanz-Studio à Berne qui fait des prosélytes par centaines. Un autre nom? Annemarie Parekh. Elle a 22 ans en 1963, un diplôme d’institutrice et des élans à assouvir. A New York, elle se forme, elle aussi, à la Martha Graham School. Par la suite, son enseignement et ses pièces enthousiasmeront le public bernois.

L’essor de la scène chorégraphique suisse tiendrait donc notamment à ça: dès les années 1950, des aventuriers du mouvement s’immergent à New York puis reviennent au pays pour partager leurs butins. Autre mobilité capitale, après la guerre: celle d’artistes étrangers qui, comme Rudolf Laban, Kurt Joos, Rosalia Chladek, font de Zurich et Interlaken des places fortes de l’Ausdrucktanz (danse d’expression). Plus tard, l’arrivée en Suisse romande de l’étoile brésilienne Beatriz Consuelo, puis de l’Argentine Noemi Lapzeson, aura un impact considérable. L’installation à Genève de cette dernière, ex-danseuse de Martha Graham, est une onde de choc salutaire. Ses spectacles captivent, à l’image du fameux There is another shore you know, en 1981. Son enseignement inspire de jeunes artistes qui creuseront bientôt leur sillon comme Diane Decker et Laura Tanner.

Les formes de la colère

Si la danse contemporaine prend de l’ampleur, c’est aussi parce qu’elle s’irrigue à la marge. Les squats à Genève sont, dans les années 1990, des phalanstères où des collectivités expérimentent d’autres modes de création. C’est là que Yann Marussich imagine des performances qui dénoncent la jungle du marché. C’est là aussi que la toute jeune Cindy Van Acker, qui a été ballerine au Ballet royal de Flandres et au Ballet du Grand Théâtre, aiguise ses colères. Il faut la voir se pendre par les pieds au Théâtre de l’Usine, autre incubateur de formes perturbantes.

Dans la frange, des trentenaires fomentent leur révolution. En solo, Gilles Jobin déterre des racines d’Helvète propre en ordre dans Middle Swiss. Il rencontre à Madrid une artiste allumette qui démonte tout avec une acuité espiègle. Elle s’appelle La Ribot, elle a la maigreur d’une sylphide, une souplesse de marsupilami. Ses performances, aussi brèves que pénétrantes, souvent déshabillées, troublent et enflamment. La Ribot et Gilles Jobin s’établissent bientôt à Londres. Mais les voici à Genève au début des années 2000. Leurs signatures respectives frappent: ses danseurs à lui dérivent au ras du sol, comme des pieuvres; ses créatures à elle – celles qu’elle joue – ont une mélancolie beckettienne, une extravagance post-Movida.

La danse, ambassadrice de la Suisse

La danse est désormais une bannière. Le symbole d’une créativité made in Switzerland. Elle s’exporte à l’étranger, à l’image des pièces virtuoses et fantasques de Guilherme Botelho. Conséquence de cette bonne santé? Au mitan des années 2000, Pro Helvetia et l’Office fédéral de la culture fixent le cadre d’une réflexion visant à soutenir la profession, à aider aussi les artistes les plus novateurs. Un Projet danse voit le jour qui a des répercussions partout dans le pays. Est-ce à dire qu’il existe une danse suisse, comme on a pu parler naguère de danse flamande?

Sans doute pas, notent Annie Suquet et Anne Davier. Parce que jusqu’à l’instauration en 2014 de deux filières Bachelor, l’une à Lausanne, l’autre à Zurich, il n’y avait pas d’école ou de centre fédérateurs d’où serait sortie la relève. Parce que beaucoup d’artistes d’ici sont à cheval entre deux pays. La scène suisse est hétérogène. C’est la condition de sa fièvre, sa distinction aussi.

Le refus du tape-à-l’œil

Mais si variée soit-elle, elle est tendue vers une forme de vérité. Thomas Hauert aime que ses interprètes chantent pour qu’ils «trouvent leur voix la plus nue», pour qu’ils se montrent tels qu’ils sont. Chacun sur son orbite, Cindy Van Acker, Yann Marussich, Marco Berrettini, Foofwa d’Imobilité, Philippe Saire, conjurent le spectaculaire pour privilégier une autre relation au mouvement, joueuse parfois, élémentaire souvent, intime jusqu’à en être énigmatique. Pas d’exaltation lyrique ici, mais une attention à l’infime, comme le racontent en pointillé les photos de Steeve Iuncker. Et si ce refus du tape-à-l’œil était le trait distinctif de cette scène helvétique? Notre psyché en mouvement.


Anne Davier et Annie Suquet, «La Danse contemporaine en Suisse, 1960-2010, Les débuts d’une histoire», Zoé, 368p.

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