Spectacle

Danse timbrée à l’ombre d’une cloche

La jeune chorégraphe Maud Blandel s’inspire des tarentelles d’antan. A l’affiche à Genève jusqu’à dimanche, sa ronde pour quatre danseuses sonne juste

Devenir cloche le temps d’une transe. Bourdonner, vibrer, sonner de tout son corps de spectateur. Et se purger des tracas du jour. Lignes de conduite de la jeune chorégraphe suisse Maud Blandel opère ainsi à la Salle des Eaux-Vives, fief de l’Association pour la danse contemporaine à Genève. Vous pensez être assis et vous êtes déjà happé par les galops groupés de quatre sylphides infatigables, chevelure de demoiselle dans le vent, pull et pantalon anthracite.

Rituel et minimalisme

Comment fait-elle, Maud Blandel, pour vous ébranler ainsi? Elle imagine d’abord un dispositif liturgique. Au milieu de la scène, une grosse cloche de cathédrale. Au premier plan, quatre longues cordes rattachées au bourdon. Chaque danseuse se positionne devant le sien. Dans cinq secondes, elles tireront ensemble, afin que la cloche descende d’un cran, plus près du sol. Tintinnabulent alors clochettes et clarines, ondée argentée ou cuivrée.

Vous avez dit tapis roulant métallique? Telle est l’œuvre du musicien Charlemagne Palestine, une référence. C’est sous cette averse que le quatuor commence sa course, à pas de loup, puis de biche, puis de centaure, effarouchés selon la tonalité, impérieux à l’improviste. Ce qui frappe alors, c’est l’attention de l’une au mouvement de l’autre, comme si chacune était un miroir pour les autres. Les bancs de poissons, les hardes de sangliers ne procèdent pas autrement.

Maud Blandel s’intéresse à nos rituels, archaïques ou actuels. Dans une précédente pièce, elle faisait défiler des pom-pom girls, ces fantassins en jupe courte qui sont censés amortir les chocs du football américain. Cette fois, elle détourne les tarentelles du sud de l’Italie. Elle en conserve le principe d’une ronde inexorable. Une danse à la fois minimale dans son expression et maximale dans son expansion.

Corps primitif

La beauté de ce dessin, c’est sa continuité. La sonnaille s’interrompt certes, trois fois, le temps pour ces coureuses de fond de reprendre haleine et de baisser d’un cran la cloche. Mais elles reprennent à chaque fois leur cavalcade, variations infinies en quête d’un état second, comme s’il s’agissait d’éveiller un corps primitif enfoui, de chasser le contingent, d’éprouver la vie au-delà de son individualité.

Voyez-les à présent sur la ligne d’arrivée. Les yeux de ces moinesses ne sont plus que prière, leurs orteils demandent grâce, leurs esprits ont fugué depuis longtemps. Elles ont le souffle coupé, mais un air de bienheureuses. Il est bon d’être sonné ainsi.


Lignes de conduite, Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’au 4 novembre, https://adc-geneve.ch

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