«Mon art est précisément un effort pour exprimer en gestes et en mouvements la vérité de mon être. [...] Je n’ai fait que danser ma vie», écrit Isadora Duncan dans un livre publié en 1928. Cette phrase a donné son titre à une exposition foisonnante et ambitieuse du Centre Pompidou, Danser sa vie. C’est une histoire parallèle des arts plastiques et de la danse de 1900 à aujourd’hui, plus d’un ­siècle d’observation mutuelle, d’amour et de méfiance, d’échanges, de défis parfois relevés, parfois abandonnés faute de moyens d’expression communs, et d’une passion partagée pour le mouvement des corps dans l’espace: 450 œuvres, un dédale pour deux arts qui, avant la révolution artistique de la fin du XIXe siècle, étaient encore séparés.

Mais qui donc danse sa vie? Isadora aux bras jetés vers le ciel? Ces deux femmes et cet homme nus sur les prairies du Monte Veritá près d’Ascona dont les corps oscillent et les mains liées forment une ronde? Mary Wigman interprétant une danse de mort ou de sorcière? Et plus près de nous, les danseurs de Pina Bausch sur la musique du Sacre du printemps? Qui danse sa vie? Des danseurs, des peintres, des sculpteurs, des photographes ou des cinéastes...

Le peintre est devenu danseur

En 1912, Emil Nolde peint Danseuses aux bougies, un ballet de couleurs et de lignes sauvages, dépourvu des grâces anciennes de la peinture académique, celle d’un temps où chacun, peintres et danseurs, savait rester à sa place, les uns montrant avec élégance un instant suspendu dont ils ne pouvaient que laisser entrevoir l’avant et l’après comme chez Watteau au XVIIIe siècle, les autres réalisant le miracle de la légèreté et de l’apesanteur en un moment éphémère aussitôt disparu.

Vers 1926-1928, Ernst Ludwig Kirchner représente Mary Wigman et sa danse de la mort. Les danseurs occupent toute la toile. Les pieds de Mary Wigman sont presque posés sur le bas du tableau, les lignes au sol, semblent déborder du côté de l’observateur qui n’est plus en condition d’observer car il n’est pas dans la salle, ni au balcon ni même au premier rang. Il est sur scène avec ses personnages. Le peintre est devenu danseur.

En quelques années, du début du XXe siècle au début des années 1920, il se produit une collision générale. Les conventions picturales, les conventions gestuelles, les frontières entre les genres artistiques, les anciennes classifications ont explosé par la volonté des artistes à la poursuite d’un art total dont ils sont devenus le centre – non plus un centre par mode d’expression, mais un seul centre, un seul principe qu’ils ont mis à l’épreuve en organisant des spectacles uniques, ceux des Ballets russes où ­triomphe la figure de Nijinski, ou ceux des dadaïstes comme Sophie Taeuber-Arp, danseuse et peintre, peintre et danseuse.

Une collision générale

L’exposition du Centre Pompidou donne une image saisissante de cette collision; elle met en œuvre certains des moyens qui l’ont provoquée: d’abord la photographie, puis le cinéma, enfin la vidéo et les techniques numériques. Auparavant, jusqu’à la deuxième partie du XIXe siècle, une telle exposition aurait été impossible. Il n’y avait pas de documents sur l’histoire de la danse, que des récits, des dessins, des peintures et des sculptures. Avec les nouvelles techniques de l’image, de nouveaux documents apparaissent qui ne sont ni peinture, ni sculpture, ni récits, pas plus qu’ils ne sont la danse elle-même, puisque la danse est éphémère et disparaît sitôt finie.

Ces nouveaux documents font que nous pouvons désormais savoir, ou croire que nous savons, ce qu’était la danse. Et que les plasticiens peuvent faire autre chose que représenter ce qu’ils voient, cette tâche étant dévolue à la pellicule. Ils peuvent entrer dans la danse à leur façon qui cesse finalement d’être la leur pour devenir celle d’un seul art. En un peu plus d’un demi-siècle, la collision s’est transformée en une fusion que symbolisent les Anthropométries réalisées par Yves Klein vers 1960: des performances dansées par des femmes nues au contact d’une peinture bleue dont elles laissent ensuite l’empreinte sur des toiles.

Danser sa vie est un parcours en trois étapes, «la danse comme expression de soi», «danse et abstraction», «danse et performance». Il serait plus exact de dire qu’il s’agit de deux coupes dans un siècle d’histoire et d’un aboutissement.

Expression et abstraction

Les deux premières étapes ­racontent comment l’approfondissement de l’expression ou de l’abstraction devient le moteur d’une recherche partagée. Les plasticiens ne se contentent plus de représenter le spectacle, ils y participent. Ils ne se contentent plus d’en composer le décor, ils en conditionnent le déroulement et l’accomplissement – comme Picasso dans ses collaborations avec les Ballets russes. Ils en organisent la mise en scène au point d’en contrôler l’ensemble, jusqu’aux mouvements des corps réglés des costumes aux déplacements – comme chez Oskar Schlemmer au Bauhaus.

Les plasticiens prennent la forme du mouvement corporel aux danseurs et tentent de lui donner une forme plastique (ainsi chez les futuristes qui veulent figurer le mouvement) et les danseurs réinterprètent ce qu’ils ont contribué à mettre en forme, la schématisation du mouvement obtenue par les plasticiens qu’ils réintègrent à la danse. Cet échange nourrit la danse contemporaine. Il nourrit aussi les artistes plasticiens, comme Matthew Barney quand il se contraint à des postures extrêmes, des situations de déséquilibre ou de danger corporel pour exécuter des dessins ou quand il se met en scène dans des sortes d’opéras dansés qui fonctionnent comme des avalanches d’images fixes.

Performance

Ces deux premières étapes (expression, abstraction) décrivent un enrichissement et des stimulations mutuelles. Les plasticiens s’approprient le mouvement. Les chorégraphes et les danseurs s’approprient la composition graphique et colorée. Les deux modalités artistiques de la danse et des arts plastiques se sont rapprochées au point de se toucher, mais restent encore séparées. La troisième étape de l’exposition est d’une autre nature; elle donne un sens pour une fois précis et intelligible au terme de «performance».

Depuis les années 1960, ce terme est associé à des actions éphémères accomplies par des artistes classés parmi les plasticiens, actions dont il reste des documents soit sous forme de traces (dessins, peintures, objets divers utilisés pendant ces actions), soit sous forme de documents (photographies, films, vidéos). Les Anthropométries d’Yves Klein, ou les drippings de Jackson Pollock (ces tableaux réalisés par jet de peinture sur une toile posée au sol) peuvent être classés dans cette catégorie; de même que les performances ou les spectacles dansés documentés systématiquement en films et en vidéos. Ces pratiques inaugurent des formes qui ne peuvent plus être classées soit du côté de l’art plastique, soit du côté de la danse, mais qui sont à la fois l’un et l’autre, bien que des formes distinctes continuent d’exister et de se développer dans chacun de ces modes d’expression.

La fusion des arts

Cette exposition remarquable couvre la période 1900-2011 et ne concerne que l’art des pays occidentaux, ce qui est déjà beaucoup. Elle ne permet cependant pas de prendre la mesure de l’événement que constitue la naissance de la performance comme genre artistique commun à tous les arts (de la peinture à la danse, et de la musique à la poésie).

Pour le faire, il faut remonter dans l’histoire de nos cultures. D’abord à l’Antiquité, aux neuf Muses parmi lesquelles ne figurent ni la peinture ni la sculpture (Terpsichore est la Muse de la danse). A partir des années 1500, les peintres mènent un long combat pour que leur art échappe à la condition artisanale et accède au même statut que la musique ou la poésie et les autres arts libéraux. Ce combat ne sera gagné qu’à la fin du XIXe siècle, quand de nouveaux arts «mécaniques» permettront aux arts plastiques d’échapper à leur fonction documentaire et quand danser la vie sera devenu la finalité commune de tous les arts.

Danser sa vie. Art et dansede 1900 à nos jours. Centre Pompidou, 75004 Paris.Rens. 00 33 1 44 78 12 33 et www.centrepompidou.fr Tous les jours sauf mardi de 11 h à 21 h. Jusqu’au 2 avril. Exposition complétée par un catalogue, un recueil d’écrits sur la danse, des projections, des spectacles et des performances.

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Friedrich Nietzsche

«Ainsi parlait Zarathoustra», 1883-1885

«Tout ce qui pèse doit s’alléger, tout corps devenir danseur, tout esprit oiseau. [...]Et que l’on estime perdue toute journée où l’on n’aura pas au moins une fois dansé»