DANSE

«Les danseurs doivent avant tout apprendre à penser»

Dès demain, et pour trois soirs, la compagnie Rosas vient danser la dernière création de la chorégraphe belge Anne Teresa De Keersmaeker au Festival de la Bâtie. Entrevue laconique

Faut-il mettre des mots sur la danse? Face à Anne Teresa De Keersmaeker, la question brûle. Car si la chorégraphe belge a plus d'une fois construit ses spectacles sur des textes poétiques, gare à qui entendrait la faire parler de son art. Son art échappe au verbe. C'est ce que semblent dire les longs silences qu'elles oppose aux questions, les réponses laconiques qu'elle cherche longuement, braquant ses yeux dans un au-delà où les pensées dansent plus qu'elles ne se conceptualisent. D'ailleurs, ses chorégraphies s'acoquinent souvent avec les structures musicales, si revêches à la parole. C'est le cas de sa dernière création, qui s'en vient rythmer le Festival de la Bâtie dès demain.

Drumming dure une heure en tout et pour tout, sans interruption. Le geste naît des pulsations obsessionnelles superposées et lentement décalées de Steve Reich comme pour feindre l'abstraction, faire croire à une absence de sens, quand des significations multiples, diffuses, émanent constamment de cette suite de mouvements, en solo ou en groupe, réglée comme du papier à musique. Ce n'est pas la première fois qu'Anne Teresa De Keersmaeker travaille sur une pièce du compositeur américain. «Reich était déjà présent dans ma première chorégraphie, il y a dix-huit ans, raconte-t-elle. De tous les minimalistes, c'est celui qui m'intéresse le plus. Je suis très attirée par son économie de moyens, cette manière d'obtenir le maximum par le minimum. Mais en dix-huit ans, il y a eu aussi Bartok, Monteverdi, Mozart, Ligeti, Xenakis, Wagner, Cage… Travailler sur du Reich aujourd'hui, c'est autre chose qu'il y a dix-huit ans, car j'ai beaucoup appris de toutes ces musiques.»

De fait, Drumming pourrait bien constituer une étude, un exercice de style. Contrairement à d'autres créations de l'artiste belge, très étendues dans la durée et jonglant avec textes et images, Drumming met en danse la concentration absolue, comme la partition met en musique l'unité rythmique de base, la pulsation. «La première partie de Drumming se trouvait dans Just before, mon spectacle précédant qui dure trois heures. J'avais envie de reprendre ce matériel et d'en faire un spectacle d'une heure, dansé sans interruption sur une phrase de mouvement, une musique, un espace. Pas de textes. Ce n'est pas du «minimalisme» dans le sens de distanciation formelle ou d'abstraction froide. Le groupe est tout entier présent sur scène, il est constitué d'individus qui ont chacun leur couleur et dégagent une certaine histoire.» Dans ce spectacle créé à Vienne en août dernier, l'impression nous gagne effectivement que le sens naît de son abstraction, par bouffées. Que le rapport de l'individu au groupe se thématise, que des affinités se tissent entre certains corps de la Compagnie Rosas. «Même dans les œuvres les plus formelles je n'ai jamais ressenti de séparation entre sens et forme. Entre une présence et un discours.»

Ainsi donc la danse flirte avec les formes musicales, elle caresse la poésie. Elle reste cependant un moyen de communication. Du moins à en croire Anne Teresa De Keersmaeker lorsqu'elle parle de son école. «Il faut que les danseurs sachent penser avant tout. Je dois continuellement provoquer la réflexion chez mes élèves. C'est important d'avoir une conscience, mais aussi de savoir l'articuler. Et d'être prêt à aller toujours plus loin, si on veut que les gens continuent de venir au théâtre plutôt que de rester devant leur télé.» Toujours plus loin? «Je dois apprendre à mes élèves à rendre la danse importante dans la vie des gens. Le développement technologique est tel que les moyens de communication sont pris dans une avalanche, sans que la notion de qualité intervienne. Je crois que nous avons besoin de moyens de communication qui véhiculent une autre énergie.»

Drumming. Les 11, 12 et 13 septembre au bâtiment des Forces motrices, Rens. au tél. 022/ 738 40 32.

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