Il est permis de ne pas aimer Disabled Theater, vu au Festival d’Avignon. De trouver cette pièce superficielle et vaine. Et d’être pourtant troublé. Sur la scène, des interprètes handicapés mentaux, assis chacun sur une chaise, attendent de passer à l’acte. Ils sont professionnels, ils travaillent sous la bannière du Theater Hora, une troupe zurichoise. Dans le dispositif conçu par l’homme de théâtre français Jérôme Bel, ils se présentent tour à tour au micro. Matthias, Gianni, Tizziana et les autres déclinent en suisse-allemand leurs identités. A main droite, derrière une table, une interprète traduit. C’est le premier acte d’un spectacle où s’exposent des humanités fissurées – à l’affiche de La Bâtie, dès ce soir. Dans un moment, ils danseront, rock, rap ou punk, chacun son tour, et cette éruption est à l’évidence, pour certains, une libération.

Comment ne pas être touché par cette énergie, cette fureur de vivre au vu de tous, enfin? Et comment ne pas être navré par une création dont l’unique projet consiste à aligner des cas? Des présences brutes, des numéros brefs, des écarts programmés – selon les soirs, les interprètes improvisent –, la télévision excelle dans ce genre de surexposition, à forte charge émotive. Jérôme Bel ne pratique ici pas autrement. Mais des artistes comme le Belge Sidi Larbi Cherkaoui avec le Theater Stap (Ook, en 2002) ou, en Suisse romande, Gilles Anex, Marie-Dominique Mascret et leur Théâtre de l’Esquisse, ont montré qu’on pouvait construire un univers à partir du handicap d’un acteur, sans le trahir.

On aura compris ici que Disabled Theater et son dispositif compassionnel posent des questions qu’ils ne résolvent pas sur le pouvoir (ou l’impuissance) du théâtre à révéler; sur la relation entre un créateur et des acteurs par nature faillibles; sur leur degré de conscience aussi. En fossoyeur de certitudes, Jérôme Bel a prévu dans sa pièce une partie feed-back. Un à un, les interprètes sont appelés à dire ce qu’ils ont pensé de ce travail et de leur mentor. A Avignon, une actrice de Theater Hora a raconté comment sa sœur a fondu en larmes après avoir vu Disabled Theater. Elle ne supportait pas de voir ravalés sa sœur et ses camarades au statut de bêtes de foire.

Obscénité assumée

Ces dix dernières années, Jérôme Bel, 48 ans, s’est distingué par des pièces documentaires. Il a demandé par exemple à la danseuse du Ballet de l’Opéra de Paris Véronique Doisneau de raconter le quotidien d’une interprète anonyme. Cela a donné Véronique Doisneau. Il a fait de même avec le danseur traditionnel thaïlandais Pichet Klunchun. Dans les deux cas, un artiste décline, en morceaux choisis, une pratique qui est aussi un destin. Avec la troupe du Theater Hora, il a tenté la même opération. Mais en restant à la surface de son sujet. C’est ce qu’on lui dit après la représentation.

«Au départ, je me suis présenté devant ces acteurs avec mes ré­férences, Gustav Mahler, Pina ­Bausch, dit-il. Mais j’ai réalisé que ça ne passait pas. Je n’avais qu’une solution, les laisser vivre sur scène en leur imposant un protocole strict en cinq parties et autant de questions. Certains prétendent qu’ils sont manipulés? Je dirais qu’au contraire ils vivent enfin pleinement. Le handicap est tabou, à la ville comme à la scène. Ici, il est visible. C’est la dimension politique de ce travail. Ce qui m’intéresse, c’est l’être propre de ces individus. Je n’ai aucune envie de les normaliser.» Mais la complaisance dans l’exposition ne vire-t-elle pas à l’obscénité? insiste-t-on. «Oui, il y a du voyeurisme dans tout ça. Mais si le théâtre n’est pas voyeur, qu’est-ce qu’il est? L’obscène, c’est sa raison d’être aussi. Je voudrais que ce spectacle produise de la pensée, qu’on s’interroge sur nos jugements esthétiques, sur leur nature. La question du spectacle réussi ou pas n’a aucun intérêt ici. Il s’agit de rendre à la lumière des vies enfouies.»