Il faudrait toujours commencer par l'apothéose. Surtout quand elle est galvanique. Au Théâtre du Loup à Genève, 150 spectateurs, dont plusieurs classes de collégiens, s'enflamment pour Fernanda Barbosa, Hélène Bourbeillon, Elia Coppens et Bruno Roy, interprètes du Ballet du Grand Théâtre qui viennent de danser Lost in Translation. Ils ont apprécié cette pièce en forme de quête méditative et orageuse signée de la danseuse chinoise Yanni Yin. Tout comme ils ont vibré devant les sept autres pièces au programme de ces ateliers ouverts, autant de morceaux souvent fragiles, parfois maladroits, offerts par des danseurs qui font leur première expérience de chorégraphes.

Dans le foyer du Loup, après Lost in Translation, c'est le bruissement d'après la fièvre. On refait le spectacle en bande. Mais voici que sortie d'une nuit contemplative, Yanni Yin, 25 ans, s'avance et qu'elle raconte ce qu'elle a voulu transmettre: la rage que mettent les êtres à ne pas s'entendre, leur recherche d'un sens à la vie. Et puis soudain cette question que les professionnels chevronnés ne posent jamais au critique après la représentation: «Et vous, vous avez aimé ma pièce?» Et on rougit alors de ne pas trouver les mots, pour dire que «oui», on a été touché.

C'est que si rien n'est parfait dans ces pièces, chacune témoigne d'un désir de trouver le mouvement de son histoire, d'inventer sa voie dans les sous-bois des influences et des héritages. Directeur du Ballet, Philippe Cohen définit l'enjeu de l'opération: «On n'apprend pas le métier de chorégraphe dans les écoles, comme le pensent les Russes ou les Anglo-Saxons. On devient chorégraphe parce qu'on a en soi la force de tout supporter, les critiques les plus acides, au nom du désir de créer. Dans le cas présent, nous nous sommes contentés de fournir une structure aux danseurs qui se sont portés volontaires pour cet atelier. Puis ils se sont débrouillés: pour les costumes, pour les effets spéciaux, etc. La seule chose que je leur ai demandée en amont, c'est de me remettre un dossier où ils formulaient le plus clairement possible leur projet.»

«Au bon endroit au bon moment»

Du papier au plateau, des mondes intérieurs ont trouvé leurs horizons. Celui de l'Espagnol Antonio Ruz, 28 ans, dans Cebolla nf/ oignon m, pas-de-deux tribal et très articulé. Ou celui encore du Brésilien Bruno Cezario, 25 ans, dans Walk alone, toute la solitude du monde dans une ballerine traçant sa ligne de feu entre deux lampes-tempête. Le premier, qui s'apprête à rallier le Ballet de Lyon, est fort aujourd'hui d'une certitude: «Je sais bien qu'il faut être au bon endroit au bon moment pour s'imposer, qu'il y a donc une part de hasard dans la réussite. Mais je m'en moque. Je veux créer et cette volonté est le fruit de toutes les expériences vécues ces dernières années.» Bruno Cezario, lui, tire cette leçon: «J'ai découvert la fragilité du chorégraphe face aux danseurs, l'importance de s'offrir sans compter. Cela confirme ce que je pense: on n'est beau que lorsqu'on se dénude.»

Ateliers du Ballet du Grand Théâtre. Genève, Théâtre du Loup, ch. de la Gravière, jusqu'au 5 juin. (Loc. 022/418 31 30).