La danseuse Cindy Van Acker joue sa peau au nom de Nietzsche

Spectacle L’artiste d’origine flamande fascine au Théâtre de Vidy, avant Sierre et Genève

Elle signe une pièce en forme de vagabondage spirituel

Avoir le texte dans la peau. Les acteurs raffolent de cette formule. La danseuse Cindy Van Acker la prend au pied de la lettre. Dans le hall du Théâtre de Vidy, elle loge son mètre soixante-cinq dans un aquarium, gisante submergée de mots, ceux de Friedrich Nietzsche et de Vaslav Nijinski, ces deux entêtés magnifiques qui inspirent Ion, sa nouvelle création. En préambule, elle s’expose sous verre, comme une pharaonne avant le grand voyage. Mais vous pénétrez à présent la Passerelle, comme dans une crypte. L’obscurité vous aspire, la salle est bondée, une centaine de visages pâles dans l’attente, rassemblés à l’enseigne de Programme commun, ce festival qui embrase Lausanne.

Une musique de cathédrale se répand et allume bientôt dans la nuit des traits rouges, roseaux fluorescents qui suggèrent un espace. Vous ne savez pas où vous êtes, mais votre chaise vibre – l’un des effets de la formidable bande-son conçue par Samuel Pajand. Sortant des ténèbres, un pèlerin encapuchonné tourne sur lui-même; il ouvre son manteau dans un crépitement continu – braises, orage mécanique, ciel déchiré. On est égaré et saisi. Ion est un vagabondage spirituel, un passage par les ombres, une ascèse en vue d’une apocalypse – dans le sens premier de «dévoilement».

Cindy Van Acker chemine ainsi depuis ses débuts au Théâtre de l’Usine à Genève il y a vingt ans: chacune de ses pièces est le choc d’un corps jamais vu, élémentaire plutôt que lyrique, magnétique plutôt qu’harmonieux, transfrontalier plutôt qu’assis sur une certitude – qu’elle soit anatomique ou intellectuelle.

Pourquoi cette artiste passionne-t-elle, en Suisse et en Europe? Parce qu’elle a le sens de l’énigme peut-être, que rien n’est jamais joué avec elle. Pour Ion, elle a d’abord lu Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, Ainsi parla Zarathoustra. Elle s’est remplie de ce philosophe qui pense en gravissant les cimes. Parallèlement, elle a replongé dans le Journal de Vaslav Nijinski, ces pages où le danseur scandaleux et adulé dit comment le sol s’est dérobé sous ses pieds, comment la folie l’escorte. Elle s’est sentie portée par leurs mots. Elle les a métabolisés, avant de les transposer en images. C’était en décembre, aux Halles de Sierre où elle travaille régulièrement. Elle y conçoit Ion, filme chaque répétition, comme elle le fait toujours. Dans la nuit, elle visionne les images, pour pouvoir corriger le lendemain les imperfections de l’œuvre, avec la complicité de l’éclairagiste et décorateur Victor Roy.

Voyez-la: le pèlerin encapuchonné, c’est elle. Son visage vous échappe. Pas sa rotation de derviche. Ni son dos qui se dresse comme une colline et qui s’affaisse lentement. Mais elle s’affranchit de son enveloppe, déploie une couverture au sol, se roule dessus avec une volupté d’adolescente. Ion est une fête sauvage mais au protocole strict. Des cintres tombe à présent une corde. L’interprète s’y suspend, la tête à l’envers, tourne sur elle, comme naguère dans ses performances au Théâtre de l’Usine. Pure prouesse? Non. Scansion d’un état second, d’un effacement de soi, pour accéder à une autre dimension: une présence au monde délivrée de l’ego.

Au bout du mystère, l’éclat d’un jour insensé et une surprise: l’apparition d’un personnage. La lumière survient d’un coup. Devant vous, dans une tunique blanche de cosmonaute ou de judoka, Cindy Van Acker, bras et doigts acérés, cisaille l’espace. En face d’elle, un néon se balance dans le vide: serait-ce l’horloge de la fatalité? ou un couperet? Peu importe.

Ce qui frappe, c’est la figure de l’artiste enfin révélée, sa beauté monastique, son élégance chevaleresque. Ion est peut-être ceci: la friction d’un corps et d’une pensée, l’oubli de soi dans la contagion de l’autre – le philosophe-poète – jusqu’à la clarté, clarté qui ne serait encombrée d’aucune morale, mais qui serait l’instinct de vie.

Dans Ainsi parla Zarathoustra, le dieu-danseur a ces mots: «Il y a peu je t’ai regardé dans les yeux, ô vie: j’ai vu de l’or briller dans ton œil de nuit, de volupté mon cœur s’est arrêté de battre […]» Plus loin: «Deux fois à peine tes petites mains ont remué tes castagnettes et déjà mon pied se balançait ivre de danse. Mes talons se cabraient, mes orteils tendaient l’oreille pour te comprendre: un danseur n’a-t-il pas ses oreilles – dans ses orteils!» Cindy Van Acker a Zarathoustra dans la peau. Un air de joie dans les orteils.

Lausanne, Théâtre de Vidy, du 26 au 28 mars; rens. www.vidy.ch ou 021 619 45 45; puis Sierre, Théâtre Les Halles, le 1er mai; Genève, adc, du 6 au 13 mai.

Chacune de ses pièces est le choc d’un corps jamais vu, élémentaire plutôt que lyrique