Spectacle

La danseuse Marie-Caroline Hominal commerce avec les zombies à Genève

L’artiste suisse s’inspire librement des cérémonies vaudous dans «Froufrou», spectacle qui déroute et ravit à la Salle des Eaux-Vives à Genève jusqu’au 1er décembre

Le théâtre est son double. La danseuse suisse Marie-Caroline Hominal est une prêtresse fantasque. Elle romance, puis elle se lance. A New York, au printemps, elle ensorcelle le critique du New York Times, qui lui consacre un article élogieux. Sur une table, nue, elle magnétise un hula hoop. En face d’elle, le performer français François Chaignaud adopte le même déhanchement. L’amateur est baba. Elle, elle s’éprouve en vrillant, comme pour faire passer un courant. C’est que Marie-Caroline Hominal, 35 ans, est électrique. Elle active des forces aux antipodes d’elle-même, en Haïti par exemple. Là-bas, elle regarde les hommes tomber et renaître, les yeux happés par les dieux. Elle en revient avec une panoplie de gestes, des odeurs de poissons qui seront ses sortilèges. De cette pensée magique, elle a fait Froufrou, à la Salle des Eaux-Vives à Genève, jusqu’au 1er décembre. Et on est saisi.

Le pire eût été de reconstituer une cérémonie vaudou. De faire comme si, alors qu’on n’est pas comme ça. Marie-Caroline Hominal invente autre chose. Appelons cela «froufrou», puisque c’est son titre – c’est aussi une allusion au poisson utilisé dans les rituels. On entre dans la fable par la porte des artistes. En face de nous, une aire rectangulaire; des chaises en bordent trois côtés. Au fond, un gradin, comme une promesse d’ascension. On s’assied au hasard et on regarde. Tiens, là, juste au-dessus de la scène, deux barres de néons forment une croix. Et là-bas, deux cordes tombent des cintres. Sur le plateau, pas loin, une nappe rouge fanfaronne. C’est un autel qu’elle recouvre. Une chanson à fendiller le ciel perle à présent. A nos pieds, des créatures se dressent, s’extirpant d’une carapace de carton. Des morts revivent. Le théâtre sert à ça, parfois: à donner au cimetière un air de noces.

Il y a cette fille en blanc qui tourne sur elle-même au ralenti. Ses bras qui scandent une épouvante ancienne. Ses gestes sont des coupes sombres dans la solitude des champs de coton. Sur cette bacchanale passe une musique, cuivres laminés en plaintes lancinantes, calebasses des collines, mixture qui nettoie les âmes – Clive Jenkins signe la musique. Marie-Caroline Hominal, elle, donne le ton, robe de fiancée ennuagée. Dans un porte-voix, elle lance un mot. «Lustre» par exemple. Et ses trois camarades – Chiara Gallerani, Jasna Layes Vinovrski et Pauline Wassermann – s’adonnent, chacune, à ses petits arrangements avec les morts. Sur l’autel pourpre, lascive sous son collant, l’une dodeline de la tête et c’est comme si elle se berçait. Une autre inspecte les rangs, capeline noire de duchesse: elle s’arrête devant chacun, fixe l’inconnu, mais ses yeux sont ailleurs.

Dans nos dos, justement, cloués aux murs, des masques d’hommes et de femmes. Nos aïeux, allez savoir. Les interprètes délaissent la scène. Dans un coin, elles endossent des habits noirs et posent les masques sur leurs têtes, côté nuque. Avec leur double visage, elles sont ici et ailleurs. Pendant cette transformation, on s’observe, spectateurs à la lisière de la mascarade. Et soudain, on comprend que les ombres de Froufrou, c’est nous, fantômes d’autres fantômes. Marie-Claire Hominal construit une scène primitive, à doubles fonds multiples. C’est le plaisir de la soirée de les sentir résister. Froufrou est une pièce réversible. Elle flirte avec la transe et attise l’esprit. Elle est épiderme et concept. Le théâtre et son double.

Froufrou, Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’au 1er déc.; rens. 022 320 06 06 ou www.adc-geneve.ch; 1h.

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