«Vous avez ab-so-lu-ment le droit d'y aller», glisse une belle créature à l'oreille des spectatrices. Elle se faufile le long du bar, passe de table en table, provocatrice, aguicheuse. Sur la piste, un grand garçon emmitouflé jusqu'aux oreilles attend d'être débarrassé de ses vêtements, une chaussette après l'autre, caleçon après caleçon. Les couches sont nombreuses, et quelques dames du public s'appliquent avec plaisir.

Autre numéro, la performance continue: «Nooon», râle une danseuse tout en se désarticulant avec son partenaire. «Non, non!», rétorque celui-ci tout bas et sec. Un autre boit de l'eau au goulot d'une bouteille, ne l'avale pas mais en asperge une ballerine en négligé de soie dont il suit les mouvements de près. «C'est dégueulasse», chuchote une voix à la table d'à côté. Et pendant qu'une pleureuse distribue des kleenex sur une chanson fleur bleue, un travesti continue d'errer entre les fauteuils et les sofas.

Vingt-trois heures à peine: il est encore tôt au Casino d'Annemasse, mais le D'Joker, discothèque à l'ambiance feutrée, nichée au fond d'un couloir, affiche presque complet. La boîte accueille ce soir-là Duettistes sur canapé, de Véronique Ros de la Grange. Une performance, ou plutôt un «cabaret chorégraphique», d'après l'appellation inventée par Jacques Maugein, programmateur du festival Dansez! et père de cette nouvelle série de manifestations qui se tiennent les jeudis, vendredis ou samedis soirs pendant toute la durée du festival (lire le programme ci-dessous). Soit des «pièces inventives», des «jeux de danse», pour reprendre la formulation du programme, qui «surprennent et provoquent l'envie de danser».

Faire danser le public, un pari difficile s'il en est… Comment faire en sorte que chacun surmonte sa gêne lorsqu'il s'agit de s'exposer aux regards des autres? Attablée au bord de la piste, les jambes écartées, grimée en fille vulgaire, Véronique Ros de la Grange suit ses danseurs du regard. «Je ne suis pas une amuseuse, explique-t-elle, mais j'aime les déguisements, tout ce qui tourne autour de l'identité, du désir, de la fascination. Je ne me suis pas posé la question de savoir si les gens allaient danser ou pas. J'adore provoquer, percuter les idées reçues. J'ai préparé une petite performance avec l'idée d'y mettre quelques séquences pimentées. Et voilà, ça marche. Tant mieux!»

Pour faire plier les réticents, la Lyonnaise mise sur le naturel. «Venez, venez danser avec moi», demande-t-elle simplement à l'issue de la présentation». Et le public ne se fait pas prier: hommes, femmes, jeunes et moins jeunes se laissent entraîner dans une sorte de menuet humoristique et contemporain, guidés par la chorégraphe. Elle improvise, hésite un moment avant de se décider pour telle chanson, interrompt le DJ et lui fait changer de disque.

Pour la petite performance qui ouvre la soirée, Véronique Ros de la Grange a choisi des séquences tirées de Nos champs de batailles, Ciel! et Strates Turbulences, trois de ses chorégraphies présentées la semaine dernière au festival. «Je n'ai pas un rapport sacré à mes pièces. C'est du matériel que je réutilise à ma guise. Une scène se prête bien à être dansée près des gens, dans une boîte? Je la sélectionne et y ajoute d'autres numéros, comme celui du strip-tease du skieur par exemple.»

Yann Marussich par contre, auteur du cabaret chorégraphique de ce soir, a tout mis sur pied à partir de zéro. «Je n'aime pas reprendre des trucs anciens. J'ai imaginé une petite pièce intitulée Les esclaves inutiles, un clin d'œil à la clientèle du casino. Avec huit danseurs, nous mettrons en scène une vente aux enchères d'esclaves inutiles. Mais comme on m'a demandé de ne pas être trop provocateur, j'ai promis qu'il n'y aura ni sang, ni sexe, ni nudité», plaisante-t-il.

Jacques Maugein, de son côté, est satisfait de la première édition de ses cabarets, bien qu'il avoue avoir manqué de temps pour assurer une organisation parfaite. «La décision du Casino d'Annemasse de nous soutenir a été prise relativement tard. L'année prochaine, nous serons plus à l'aise.» Pour lui, nul doute que l'expérience sera reconduite: «Je crois beaucoup à cette formule. Tous les moyens sont bons pour mieux communiquer un art, en l'occurrence la danse, à un public pas forcément acquis d'emblée.»