Roman fleuve

Le Danube, fleuve de la mélodie

Dans son chef-d’œuvre, Claudio Magris suit sur 3000 kilomètres la civilisation de la Mitteleuropa

Cet été, relisant des romans au milieu desquels coule une rivière, «Le Temps» descend des fleuves impassibles. Métaphores de la vie et du temps qui passe, ces dérives fluviales sinuent entre l’histoire et la géographie, le rêve et la mémoire.

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Où naît le Danube? «Ici», déclare une plaque posée à Donaueschingen: «Hier entspringt die Donau», là où la Brigach et la Breg se rencontrent. Mais une autre plaque, plus haut, revendique comme origine la source de la Breg. Et où finit-il? Quelque 3000 kilomètres plus loin, dans l’immense delta qui ouvre sur la mer Noire, entre Roumanie et Ukraine, où pas moins de sept embouchures se font concurrence. Entre-temps, le fleuve aura parcouru ou longé dix pays – l’Allemagne, l’Autriche, la Slovénie, la Hongrie, la Croatie, la Serbie, la Bulgarie, la Roumanie et l’Ukraine. Quand Claudio Magris a entrepris d’écrire le somptueux «roman» du Danube, les pays étaient moins nombreux: le livre est paru en 1986, avant que l’URSS et la Yougoslavie n’éclatent. On sent qu’il prévoit cette fission: «L’heure est arrivée où le fait de quitter le Parti communiste n’est plus la perte de la totalité et cela pourrait bien être une raison pour ne pas le quitter.»

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Aucun écrivain ne pouvait mieux que lui embrasser du regard cet immense parcours: Magris est né à Trieste, ville d’Italie, mais tournée vers l’Est. Sa première femme, Marisa Madieri (1936-1996), appartenait à ces Italiens de Fiume, qui ont dû émigrer quand la ville est devenue Rijeka, en Croatie, après la guerre. C’est un germaniste éminent, spécialiste de Kafka et de Robert Musil: érudit, chaleureux, engagé, critique, son regard a la bonne distance pour saisir dans toute sa complexité l’histoire du Danube – à travers l’art, la littérature, la musique, les vins, les paysages, les peuples et les individus.

Ironie viennoise

Danube est construit comme un roman de formation, le voyage d’une petite troupe d’amis, savants et gourmands, allant avec légèreté d’auberge en château, comme aux siècles passés. Ils suivent le fleuve, celui de la «Mitteleuropa germano-magyaro-slavo-judéo-romane», le rival du Rhin germanique. La «cohabitation idéalisée, faite de tolérance», qui est la marque des Habsbourg, est perpétuellement remise en question dans une quête d’identité que Robert Musil a fixée, avec son ironie viennoise, dans L’homme sans qualités. Une patrie «selon notre cœur, celle d’hommes qui doutaient que leur monde pût avoir un avenir, et ne voulaient pas résoudre les contradictions de leur vieil empire mais bien plutôt différer leur solution».

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Ce qui est venu après, le philosophe Heidegger et Céline, réfugié à Sigmaringen, ou l’infâme Mengele, fantômes croisés au début du voyage, le rappelle tragiquement et offre l’occasion de digressions sur le Mal. Un Mal auquel a été confronté le poète Paul Celan, né en 1920 à Czernowicz, mort par suicide à Paris après avoir vécu l’extermination des Juifs «comme une nuit absolue qui anéantit toute possibilité d’histoire et de vie véritable».

Architecte paranoïaque

Hölderlin disait du Danube qu’il était «le fleuve de la mélodie». Magris lui emprunte son phrasé, procède par méandres, digressions, alluvions. Il a l’art des enchaînements, une façon de suivre le cours et de s’en éloigner, de ramasser, au passage, ce que l’histoire a balayé. Ainsi, le souvenir de Hans et Sophie Scholl, frère et sœur qui ont combattu «à mains nues» l’Etat nazi et l’ont payé de leur vie. Mais le voyageur aime aussi débusquer des individus moins tragiques, au comique involontaire, tel cet architecte paranoïaque, qui, au XIXe siècle, s’était fait «comptable en injures», auteur d’un Fascicule des vilenies endurées.

Si le Danube se chante en bleu à Vienne, Magris le voit en jaune et en ocre, les couleurs de la Mitteleuropa, «gigantesque contraception intellectuelle», «civilisation de la défense, des barrières opposées à la vie». Elle s’exprime à travers les héros sans qualités de Kafka, de Musil, du Canetti d’Auto-da-fé, des pantouflards de Stifter ou du kitsch viennois. S’il le connaît intimement, s’il l’apprécie, cet univers continental, il est d’abord un homme de la mer et préfère la générosité de l’azur de l’Adriatique. C’est pourtant à un voyage passionnant qu’il convie. Il visite les capitales: Vienne, Bratislava, Budapest, Belgrade, Bucarest «que le Danube enfile comme des perles».

Frontières toujours mouvantes

Mais les lieux modestes, les friches, les vastes espaces vides de la Pannonie lui offrent aussi un terrain riche en anecdotes et en réflexions sur le défunt Empire «qui n’étouffe pas plus les dissidences qu’il ne domine les contradictions, mais il les recouvre et les fait entrer dans la composition d’un équilibre toujours précaire, en les laissant subsister dans ce qu’elles ont d’essentiel et en les jouant, le cas échéant, les unes contre les autres». Derrière les cartes et les frontières, toujours mouvantes, «le fleuve continue à mener sa vie tranquille; les barques et les lignes des pêcheurs n’ont pas besoin de la cartographie».

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Le bassin du Danube offre une fabuleuse marqueterie de peuples, de langues, de religions. Pour en témoigner, un écrivain: Reiter Robert, alias Franz Liebhard, Souabe du Banat, d’abord poète d’avant-garde en hongrois, puis auteur de vers traditionnels qui célèbrent en allemand le parler de sa minorité. Ou encore Mémé Anka, dont la ville natale, Bela Crkva – «Eglise Blanche» en serbe – s’est aussi appelée Fehértemplom en hongrois, puis Biserica Alba en roumain et, autrefois, Weisskirchen en allemand. On y trouve des lieux de culte catholiques, protestants, orthodoxes de différents rites.

L’histoire laisse ses traces dans la toponymie, mais au bout du voyage, l’immensité du delta les efface toutes, brouillant les limites entre la terre et l’eau, laissant le terrain aux oiseaux, aux poissons et aux pêcheurs lipovènes.


Essai
Claudio Magris
Danube
Traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau
Gallimard, Folio, 576 p.


Citations

«Le fleuve à l’évidence est déjà un modèle d’ironie sinueuse, cette ironie qui a fait la grandeur de la civilisation de la Mitteleuropa, et qui était l’art de contourner par des voies obliques sa propre aridité et de faire échec à sa propre faiblesse»
p. 70

«Fais, ô Seigneur, que j’entre dans la mort comme le fleuve se jette dans la mer»

Biagio Marin cité à la fin de «Danube»

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