Cinéma

Dany Boon, le film de trop

Dix ans après le succès de «Bienvenue chez les Ch’tis», le Français retente le coup du régionalisme pour attirer les foules. Mais si «La Ch’tite Famille» marquera les esprits, c’est à cause de son indigence crasse

Ces dernières années, en France, une association de catholiques au cerveau étroit est partie en croisade contre des films qu’ils jugent immoraux – à l’image du palmé d’or La Vie d’Adèle – afin d’en retirer le visa d’exploitation. Et pendant ce temps, La Ch’tite Famille, écrit, réalisé et joué par Dany Boon, sort tranquillement sans que personne ne s’en offusque. Alors que ce film est tout simplement une insulte faite à l’intelligence du spectateur.

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Quiconque ira voir ce produit de grande consommation tentant d’attirer le chaland en se positionnant dans le sillage du succès colossal que fut Bienvenue chez les Ch’tis il y a dix ans, risque de ne pas ressortir de la salle indemne. Second avertissement: ce texte n’évitera pas les spoilers. Commençons par la fin, d’ailleurs: quand tout est bien qui finit bien, le père du personnage joué par Dany Boon se lance dans une version en ch’ti du «Que je t’aime» de Johnny, qui pour l’occasion devient «Que j’te ker». Une version karaoké, avec paroles qui défilent sur l’écran afin que les spectateurs puissent chanter en chœur… Et ensuite, place à un bête bêtisier pour conclure l’affaire. Tout est dit, abstenons-nous d’en rajouter.

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Avant cela, il nous faut subir une histoire paresseuse, celle de Valentin D., brillant architecte et designer parisien, travaillant en couple, passionné par «le presque rien» et «la quête du vide», et clamant que sa plus grande influence, c’est lui-même. Mais voilà, Valentin a un secret: il est Ch’ti. Ce Nord dont il s’est coupé, allant jusqu’à raconter que sa mère l’a abandonné, il ne veut plus en entendre parler, lui qui a réussi à gommer son accent. Mais voilà que sa famille débarque à Paris, et que, à la suite d’un accident provoqué par son beau-père, il devient amnésique… et se réveille dans la peau de l’ado qu’il était il y a vingt-cinq ans.

Poncifs, clichés et mépris

Line Renaud, Valérie Bonneton et Guy Lecluyse incarnent la mère, la belle-sœur et le frère de Valentin. Ou tentent d’incarner, plutôt. La manière dont ils forcent leur accent et parlent de «cochtume» ou de «chourche d’inspirachion» relève du ridicule le plus total. Valérie Bonneton, déjà aperçue aux côtés de Dany Boon dans Eyjafjallajökull et Supercondriaque, confirme ici l’immensité du talent comique qu’elle n’a pas. Dans la peau du père de Valentin, qui, lui, ne fera pas le voyage de Paris, Pierre Richard. En quelques séquences tendant vers le burlesque, celui-ci montre ce qu’est un bon acteur. Quelqu’un qui, même dans un mauvais film, est capable de faire croire à l’existence propre de son personnage.

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Un mot, enfin, sur les poncifs et autres clichés que Dany Boon maîtrise merveilleusement. Le Valentin de Paris est arrogant, adore les asperges à la spiruline et dessine des meubles inconfortables (comme cette chaise trépied asymétrique), tandis que le jeune Ch’ti qu’il redevient est aimable, amoureux de sa vieille mobylette et plutôt porté sur la fricadelle. La maison ultra-moderne qu’habite le couple d’architectes est forcément pleine de vide et tout sauf fonctionnelle.

Il y a soixante ans, le Monsieur Hulot de Mon oncle, chef-d’œuvre de Jacques Tati, multipliait les gags de génie en découvrant une villa contemporaine. Ici, une seule vaine tentative de faire rire: certains tiroirs de la cuisine sont tellement hauts que personne ne peut les atteindre. Un détail qui veut dire beaucoup, qui résume à lui seul l’indigence d’un scénario où rien ne fonctionne, écrit à la va-comme-je-te-pousse, sans réflexion aucune sur les mille façons de faire rire. L’essentiel étant donc ici de jouer sur l’opposition entre les Ch’tis qu’on ne comprend pas mais qui sont tellement sympas et les Parisiens au verbe châtié mais tellement hypocrites.

Vous avez dit démagogie? On ne vous contredira pas. Mais il y a pire encore… Au début du film, la famille de Valentin mange des légumes au goût d’essence; à la fin, grâce au retour du fils prodigue qui a enfin accepté de renouer avec ses racines, elle a retrouvé le vrai goût de la nourriture et fabrique même de l’essence à base de légumes bio. Il aura fallu qu’un Ch’ti descende à Paris pour qu’enfin cette famille de ploucs incultes fasse preuve de bon sens. Impossible de ne pas lire cela comme une certaine forme de mépris. Ou quand des velléités régionalistes s’effacent derrière le vrai but du film: générer des recettes sans faire réfléchir.


La Ch’tite Famille, de Dany Boon (France, 2018), avec Dany Boon, Valérie Bonneton, Line Renaud, Laurence Arné, Guy Lecluyse, Pierre Richard, François Berléand, 1h48.

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