déjeuner

Dany Boon et Kad Merad, supercondriaques et très prudents

Ultra-populaires, le réalisateur champion du box-office et son complice reviennent, six ans après les «Ch’tis» . L’Auguste et son clown blanc jouent gros et se méfient des journalistes

Déjeuner avec Dany Boon et Kad Merad

Supercondriaques et très prudents

Ultra-populaires, le réalisateur champion du box-office et son complice reviennent, six ans après les «Ch’tis»

L’Auguste et le clown blanc jouent gros et se méfient des journalistes

«Non Monsieur, merci, je ne vais pas boire de vin… Mais mon ami alcoolique, oui!» A peine déstabilisé par la blague de Dany Boon, le serveur de L’Arabesque étouffe un petit rire amusé et remplit avec déférence le verre de Kad Merad. Lequel y trempe ses lèvres, avant de tomber raide sur l’épaule de son compère.

Kad Merad et Dany Boon. Une situation, une «blagounette», une réplique et l’affaire est dans le sac. La mécanique fonctionne en studio comme devant un journaliste, au box-office comme au restaurant libanais de l’Hôtel Président Wilson.

Après Bienvenue chez les Ch’tis, en 2008, 27 millions d’entrées dans le monde, phénomène planétaire, le tandem repart à la conquête du grand public. Sa nouvelle arme fatale: Supercondriaque . Ou les tribulations d’un hypocondriaque très hypocondriaque et de son médecin, son seul ami, auquel il s’accroche comme une moule à son rocher.

Quoi qu’en disent les journalistes et malgré un scénario biscornu, l’affaire a tout pour ratisser large: un Auguste veule et torturé (Dany Boon), un clown blanc sur les nerfs (Kad Merad), des quiproquos à la louche et un happy end. En plein marathon promotionnel, l’un comme l’autre jouent la sérénité: «Aux avant-premières, les gens nous disent qu’ils n’ont pas ri comme ça depuis des années, l’accueil est dingue.»

Tous deux ont pourtant de bonnes raisons de se faire un peu de mouron. Dany Boon d’abord, réalisateur et producteur, est attendu au tournant pour avoir pris de vilaines habitudes: ses trois derniers films totalisent 40 millions d’entrées dans le monde et 311 millions de dollars de recettes. Le Kabyle du Nord se sait condamné au carton: «Quand on lit la presse, on se croirait au cirque romain, soupire-t-il entre deux falafels. Il faut enchaîner les exploits… Il suffit que je fasse moins de deux millions d’entrées et on dira que c’est un bide monumental!»

Kad Merad, lui, a le même problème, pour d’autres motifs: exception faite du Petit Nicolas en 2009, il enchaîne les fours depuis six ans. Largement de quoi avaler son cigare au fromage de travers: «Ouais, ouais, certes… (petite rasade d’Arak) Les échecs, ça arrive. On ne comprend pas et ça rend triste. Mais ça fait de nous des gens normaux. Le risque, c’est d’être anéanti. Mais on travaille trop pour être anéanti. Les échecs, il faut les affronter et repartir.»

Et voilà. C’est malin. Fini de rigoler. Les haut-parleurs de L’Arabesque crachent une chanson de Fairuz et les belles boulettes de kebbe n’y peuvent rien: l’ambiance est plombée. Silence, étalage de hommos sur un morceau de pita, silence.

Sinon, la petite santé, ça va? La question fait mouche et la discussion reprend: le vrai Dany Boon est aussi profondément hypocondriaque que son plumitif interlocuteur du jour: «C’est l’enfer! Le film vient de là, d’ailleurs. Dès que j’ai le moindre truc, je vais vérifier sur Internet… la pire des choses à faire. Pendant la grippe aviaire, j’ai été un des premiers à avoir du Tamiflu. Je crois que j’ai épousé une Suissesse juste pour avoir les médicaments! Je prends mon pouls plusieurs fois par jour. Pour l’instant ça va, je suis à 45 le matin. Et toi?»

Réponse angoissée du journaliste, qui comprend que l’interview lui échappe: «Euh… plutôt 80. C’est grave?» Le docteur Merad intervient: «Non, tu vivras très bien, mais juste un peu moins longtemps!» Un ange passe, rapidement chassé par un éclat de rire. Et l’évidence vient de briser la glace: en ce lundi pluvieux, c’est-à-dire dans la vraie vie, les rôles sont inversés: l’Auguste, c’est Kad Merad, et Dany Boon est son clown blanc.

Presque plus blanc que clown même, tant il devient sérieux quand on l’interroge sur son argent, sa réussite et la suspicion qu’elle engendre: «A l’époque des Gabin, Bourvil ou de Funès, ils gagnaient tous déjà énormément d’argent. Ils roulaient en Rolls, vivaient dans des châteaux, mais tout le monde s’en foutait! Pour moi, après les Ch’tis , les 26 millions d’euros que j’avais gagnés sont rapidement devenus un sujet. Ça a commencé de manière positive, on écrivait que j’avais touché plus que Brad Pitt cette année-là, c’était plutôt marrant. C’est après que ça a basculé dans la polémique.» La faute aux médias, «qui veulent de plus en plus faire du sensationnel», et qui l’énervent prodigieusement, lui qui «fait quand même travailler 300 personnes pendant un an sur chaque film, en partant d’une page blanche»!

Et le Chtimi controversé de s’emporter, en martyrisant sa brochette de poulet: «Vous avez vu le titre de Libé quand Bernard Arnault avait demandé la nationalité belge? «Casse-toi riche con!» On ne peut pas écrire un truc pareil! Ce type a construit un empire, il fait rayonner le savoir-faire français… c’est du délire d’écrire ça! Sur moi aussi il y a eu des trucs d’une violence terrible. Je me souviens d’un papier titré «Comment se débarrasser de l’imposture Dany Boon?» C’est hallucinant! En France, on est les champions de l’autoflagellation.»

Enfin bon, se calme-t-il en croquant une feuille de vigne, «la majorité des gens, ça ne les intéresse pas ces polémiques, heureusement. Je paie plus de 50% d’impôts, je continue de travailler, de faire des films populaires, et je vous garantis que ce n’est pas l’argent qui me motive. Sinon, après les Ch’tis, j’aurais fait les Ch’tis 2, puis les Cht’tis 3, ça n’aurait pas été très compliqué. Et puis je serais venu tranquillement m’installer en Suisse, puisque ma femme est Suissesse.» «Heureusement qu’on vient d’un milieu modeste, conclut Kad Merad, comme pour certifier que lui non plus n’est pas un social-traître. On garde les pieds sur terre, tout simplement.»

Déconneurs à la scène, Dany Boon et Kad Merad affichent, à la ville, une prudence de notables, réalise-t-on en demandant l’addition. Faire rire, oui, mais sans faire de vagues. La seule responsabilité que leur confère l’hyper-célébrité: «Rester proches des gens.» En évitant de la ramener. L’engagement politique, les coups de gueule, ils les laissent à d’autres. «Parce que ça ne sert à rien de prendre position. Tout ce qu’on dit est susceptible d’être repris et détourné, déformé. On doit faire attention.» En un mot comme en mille: supercondriaques.

«Quand on lit la presse, on se croirait au cirque romain. Il faut enchaîner les exploits»

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