Roman

Dany Laferrière se souvient d’une arrivée à Montréal, d’un été puis d’un hiver vécus par l’exilé qu’il fut

L’écrivain haïtien est arrivé à 23 ans au Canada. Après «L’Enigme du retour», celle de l’exil. Récit plein de liberté et de galères, d’initiations sentimentales, sexuelles et météorologiques, poème plein d’humour, où l’on apprend que «depuis huit générations», «aucun homme n’a jamais skié» dans sa famille

Genre: Roman
Qui ? Dany Laferrière
Titre: Chronique de la dérive douce
Chez qui ? Grasset, 224 p.

Le mot «roman» est imprimé sur la couverture. Il figure juste sous le titre, Chronique de la dérive douce . Est-ce une chronique, du coup? Ou est-ce plutôt un long poème aux vers irréguliers où la rime doit plus au sens et aux sens (toucher, goûter, voir, écouter, sentir) qu’aux sons?

Disons plutôt que le dernier livre de Dany Laferrière se joue des codes. Il s’ébroue joyeusement, s’étirant de-ci de-là, dessinant sa propre forme. Tantôt il avance avec deux, trois, quatre, cinq ou six pieds, sept ou huit pieds (et sans doute d’autres encore), tantôt il porte haut ses phrases en drapeau. Autant d’oriflammes ou de petites comptines que l’auteur du Charme des après-midi sans fin, de L’Enigme du retour (Prix Médicis) ou de Vers le Sud bricole et brode bout à bout pour raconter l’année 1976, celle où en plein été, à l’improviste, à 23 ans et encore peu au fait de toutes les choses de la vie, il débarque à Mont­réal. Une fois encore Dany Laferrière, qui chante l’exil et le retour, puise dans sa biographie pour en faire une histoire.

Il ne raconte pas une villégiature au Canada. Il raconte sa fuite d’Haïti, un épisode qu’il évoque souvent lorsqu’il revient sur sa vie avant l’écriture. Il a 23 ans donc. Il est chroniqueur en Haïti. Il a travaillé pour une radio et dans un journal. Soudain, un de ses meilleurs amis, un journaliste, un jeune homme, né en 1953 comme lui, est retrouvé assassiné par les Tontons macoutes. Un autre ami, du même âge et du même profil, se retrouve tout à coup en cellule. Dany Laferrière craint un sort semblable et file à Montréal.

La recette du pigeon au citron

Cette Chronique de la dérive douce commence dans le taxi qui l’emmène en ville depuis l’aéroport. Un dieu vaudou est avec lui, déguisé en chauffeur: Legba. Legba va lui «ouvrir la barrière qui débouche/sur un monde nouveau». En fait de monde nouveau, c’est, pour commencer, un festival de petites chambres minables, de matelas crasseux ou de bancs publics dans les nuits maigres où l’on festoie de pigeons au citron capturés dans les parcs; il vit d’expédients, croise l’humiliation à plusieurs reprises: «Ce type me signale qu’il y a/un policier au coin de la rue./ – Pourquoi tu me dis ça?/ – Ecoute, l’ami, t’es noir,/ t’es pauvre…». La vie en noir ou blanc, ce sera un des motifs du «roman». Noir de peau et filles aux chairs claires; sexes en feu et soirs d’été, hiver blanc, froid, glacial. «Ce n’est pas toujours simple pour/celui qui vient d’un pays d’été/où tout le monde est noir/de se réveiller dans un pays d’hiver,/ où tout le monde est blanc./ Certains jours on ne voit les choses/qu’en noir et blanc.»

Il y a de la pauvreté, un peu de racisme ordinaire. L’humour sauve toujours la mise. Le panthéon vaudou reste en alerte. Legba reprend du service quand il le faut. Même la misère crasse fait des fleurs au héros qui sait les saisir au vol. Pas d’apitoiement sur soi. Aucun. Le narrateur s’en fait même très vite une règle: «J’ai appris, depuis mon arrivée,/ une chose./ Une seule chose./ Tu peux hurler tant que tu veux,/personne ne t’entendra./ Donc, ce n’est pas comme ça/qu’il faut s’y prendre, Vieux.» Mieux vaut rire et surtout rester libre que crier.

Et il n’y a pas que Legba qui veille. Les femmes s’y mettent aussi. La grosse dame de la buanderie au corps si doux, si blanc; la secrétaire du patron et puis, une ribambelle de prénoms et d’histoires: Maria, Julie, Nathalie… Certaines pour le sexe, d’autres pour l’amour.

Le syndromede la jupe rouge

Au début du livre, l’immigré ralentit lorsqu’il voit une minijupe rouge. A la fin du livre, il passe son chemin devant les minijupes, même rouges. Elles ont perdu leur mystère. Il sait. Il peut même envoyer valdinguer son boulot en usine et décider comme ça, tout à coup, de devenir «écrivain». Dans la vraie vie, ça prendra beaucoup plus de temps. Le premier roman de Dany Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer est paru en 1985. Le succès est immédiat.

Il n’y a pas que les femmes et le vaudou qui accompagnent l’écrivain futur qui promène son œil sur la misère de ses pairs. Le héros est venu à Montréal avec quelques copains à lui. Des amis proches, très proches: «Sur la petite étagère./ Les cinq B/de ma vie de lecteur: Borges, Bukowski, Baldwin, Boulgakov et Basho.» Pareil, à la librairie, le samedi matin, dit-il: «Tous les copains sont là.»

Chronique de la dérive douce est un livre doté d’une vitalité communicative. Le lecteur lui aussi a 23 ans, et il apprend en lisant à rire, à résister, et à décréter le bonheur sur-le-champ: «J’épingle cette note/sur le mur jaune,/à côté du miroir: «Je veux tout/les livres/le vin/les femmes/la musique/et tout de suite.» Et ça marche!

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Dany Laferrière

«Chronique de la dérive douce»

«Je ne suis pas déçumais perplexedu fait qu’on soit obligéde se lever si tôtpour simplementgagner sa vie.Je pensais quela pauvreté étaitune des conséquences de la dictatureet qu’ici on était passéà une autre étape»
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